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26 février 2008
par Son Excellence Michaëlle Jean
Dès ma nomination au poste de gouverneur général, j’ai voulu faire de l’institution que je représente un espace de dialogue et d’idées où prévaudrait la parole des citoyennes et citoyens de notre pays. Bref, un espace qui soit accessible à toutes et à tous, particulièrement à ces jeunes qui ont le sentiment d’être laissés pour compte et que la société leur tourne le dos. La désillusion de ces jeunes et leur sentiment d’aliénation les rend des plus vulnérables et provoque une brèche dans notre tissu social.
Je me suis alors demandée comment rapprocher l’institution que je représente des jeunes et de leurs préoccupations? Comment m’assurer qu’elle ait un sens pour eux? Comment en faire un espace d’écoute où leurs voix seraient entendues et où leurs points de vue seraient pris au sérieux?
C’est alors que m’est venue l’idée de poser toutes ces questions aux principaux intéressés, les jeunes!
Durant la première année et demie de mon mandat, lors des visites officielles que j’ai effectuées dans les 13 provinces et territoires du Canada, je me suis fait un devoir de rencontrer des jeunes partout où j’allais, en milieu urbain comme dans nos plus petites communautés rurales et du Grand Nord, pour qu’ils me disent comment ils aimeraient être appuyés et ce que nous pourrions faire ensemble.
Voici deux suggestions qui résument bien ce que les jeunes m’ont dit :
« Nous voulons que les gens comprennent le travail que plusieurs d’entre nous faisons en utilisant les arts et la culture pour transformer le désespoir et l’indifférence en lueur d’espoir et en changement social. »
« Nous voulons avoir davantage d’occasions de dialogue avec d’autres jeunes et de voir des leaders de notre société appuyer nos initiatives. »
Ces souhaits exprimés par les jeunes m’ont inspiré la création des forums sur les arts urbains que j’ai tenus pour la première fois il y a un an à Calgary. C’est chaque fois une occasion de rassembler des jeunes, des décideurs, des philanthropes et des leaders communautaires. On y discute ensemble de la façon dont l’art peut rendre nos villes, nos quartiers, tous nos milieux de vie beaucoup plus dynamiques. La réflexion porte aussi sur des situations, des réalités et des enjeux spécifiques comme la violence, la peur de l’autre, le décrochage scolaire, le manque d’espaces pour créer et se loger convenablement, l’exclusion, la pauvreté, les inégalités, tous ces fléaux qui empoisonnent nos rapports les uns avec les autres.
Ces forums sont d’autant plus constructifs qu’ils sortent de leur isolement celles et ceux qui n’ont pas d’espace de parole ou que l’on n’entend pas. C’est une façon d’explorer ce que signifie notre citoyenneté et de briser ces solitudes qui minent notre capacité de vivre et de faire ensemble. Bref, il s’agit là d’un exercice qui fait appel à la solidarité et à l’engagement.
L’expérience est absolument formidable. Ce que j’entends est intense, parfois inattendu et mérite d’être pris au sérieux.
À Calgary, à la Quickdraw Animation Society, de jeunes artistes m’ont raconté comment ils avaient, grâce au film et à l’animation, échappé à une certaine détresse, à la rue et à la violence.
À Toronto, à la Whippersnapper Gallery, ils m’ont expliqué comment le hip hop, la peinture, la poésie en « spoken words », les ont aidés à retrouver le pouvoir des mots, leur ont permis d’échapper au milieu des gangs, et leur ont parfois même sauvé la vie.
À Winnipeg, à la Graffiti Gallery, ils m’ont montré comment les arts urbains servent d’outils pour se rassembler et pour agir dans leurs quartiers, lutter contre la prolifération des drogues, les gangs et la violence. Ils ont même réussi, depuis, à mettre sur pied un projet communautaire qui mobilise les résidents d’un quartier assailli par tous ces problèmes pour en faire un endroit où l’on peut vivre en sécurité.
À Montréal, à la Maison des jeunes de la Côte-des-Neiges, ils m’ont parlé de la façon dont les arts urbains contribuent à la réadaptation de jeunes contrevenants, et ont permis de réduire la violence et d’unir les gens autour de projets communs.
À Ottawa, à la Galerie Saw, ils ont partagé avec moi leurs frustrations face à l’indifférence et leur désir de multiplier les occasions pour les jeunes d’exprimer leurs préoccupations d’une manière créative. Depuis, ils ont établi un comité des arts urbains dans le but de rallier les efforts des jeunes artistes de la ville.
Tout récemment, au Centre A, dans le quartier Est du centre ville de Vancouver, tristement connu comme le quartier le plus pauvre au Canada, les jeunes m’ont montré comment, à partir de documentaires vidéo, ils projettent leurs rêves et leurs solutions pour transformer le quartier, et comment/à quel point les arts urbains leur permettent de se ressaisir, de s’enraciner et de se bâtir/construire/créer un sentiment d’appartenance. Ils ont évoqué, comme partout ailleurs, l’urgent besoin de fonds, de reconnaissance, de partenariats, de mentors, d’espaces, d’ateliers. Les propositions fusaient. Ce ne sont là que quelques exemples parmi quantité d’autres et qui traduisent à quel point l’engagement des jeunes est facilité et porté par leur créativité. Ce qui me fascine également, c’est à quel point, d’une ville à l’autre, les enjeux, les difficultés et les initiatives sont semblables. Je me réjouis que ces jeunes souhaitent créer un réseau de solidarité à travers le Canada
À tous ces forums sur les arts urbains s’ajoutent également la vingtaine de forums du Point des Arts – que nous avons promenés également au cours de nos déplacements. Là aussi des artistes et des participants du milieu culturel ont la possibilité de parler de leur engagement, de la force et de l’impact de la création, de la culture comme moyen de renforcer le lien social. De plus en plus, nous créons des vases communiquant entre les forums des Arts urbains et ceux du Point des Arts, des ponts entre les artistes car nous voulons que la réflexion circule.
Je vous ai déjà aussi raconté comment durant mes visites officielles et mes visites d’État en Afrique du Sud, en Haïti, au Brésil et en Argentine, j’ai rencontré des artistes urbains, souvent jeunes. Dans des quartiers parmi les plus pauvres, ces artistes m’ont parlé des répercussions de leurs projets artistiques sur leurs collectivités. Ils m’ont exprimé également leur désir d’établir des liens avec des jeunes au Canada.
Je dois avouer que je trouve fort attrayante cette idée d’un réseau qui dépasse nos frontières. Pour cela, il nous faut d’abord consolider nos propres réseaux ici au pays, soutenir davantage les jeunes et travailler tous ensemble à la tenue d’un forum national sur les arts urbains.
