Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion d’une visite à l’hôtel de ville de Thetford Mines

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Thetford Mines, le mercredi 19 septembre 2007

C’est avec beaucoup d’émotion que je reviens à Thetford Mines, le lieu de mes premiers pas sur ma terre d’adoption. Il y a quarante ans, mes parents, ma sœur et moi venions recommencer notre vie ici, à l’abri de l’injustice et de l’horreur, à l’abri d’un régime tortionnaire que nous avons dû fuir comme des milliers d’autres compatriotes d’Haïti.

Je n’oublierai jamais ce soir de février où nous avons posé les pieds pour la première fois sur le sol glacé d’une ville minière située à des milliers de kilomètres de notre île natale des Caraïbes.

Je crois que pour moi enfant cela a été aussi important que pour Neil Armstrong marchant sur la lune. C’était l’inconnu.

Et puis je n’oublierai jamais notre petit appartement en haut d’un duplex non loin d’ici (rue St. Alphonse), les bouteilles de lait sur le pas de la porte.

Je n’oublierai jamais la neige, le lendemain matin, si lumineuse qu’il m’a fallu plisser les yeux pour regarder dehors.

Je n’oublierai jamais la première morsure du froid sur mes joues.

Mille neuf cent soixante-huit. C’était un an après l’Expo. Montréal, « Terre des Hommes », marquait et célébrait l’ouverture du Québec. Ce nouvel élan gagnait toute la province.

Thetford Mines exportait son amiante ailleurs dans le monde, mais sans savoir de quoi était fait le monde. Les travailleurs des mines y entraient très jeunes, suivant les traces de leurs pères et leurs grands-pères avant eux.

Pour moi, c’était l’année où j’allais m’ouvrir à un pays aux horizons illimités, un pays de tous les possibles que je représente aujourd’hui avec fierté à titre de gouverneur général.

Thetford Mines est et demeurera pour moi le lieu du dépaysement et du recommencement… Des familles solidaires qui se serraient les coudes. Tout réapprendre… apprivoiser sa différence. « Mon oncle Antoine » de Claude Jutras restera pour moi un film culte.

Dans l’aventure minière qui a forgé votre l’identité des femmes et des hommes d’ici et celle de votre région, plusieurs y ont laissé leur santé, voire leur vie.

Avec les conséquences de l’interdiction de l’amiante, d’autres ont perdu leur emploi et se sont retrouvés devant rien. Je ne sous-estime pas les efforts qu’il a fallu déployer collectivement pour vous ressaisir et bâtir sur de nouvelles assises.

Thetford Mines a su tirer profit de son patrimoine minéralogique et le mettre en valeur. Aujourd’hui, elle porte avec dignité les traces de son histoire.

Résolument tournée vers l’avenir, la région de l’amiante est devenue celle des mines et des lacs, une région industrielle et touristique en plein essor.

Vous avez compris la nécessité de diversifier votre économie et vous avez su miser sur vos forces. Si bien que la ville de Thetford Mines est un chef de file au Québec dans le domaine des technologies de pointe comme l’oléochimie.

Vous avez aussi donné aux jeunes des raisons de rester à Thetford Mines, de s’y installer et de contribuer à son développement.

Le Centre collégial de transfert technologique spécialisé en oléochimie industrielle, le Centre de technologie minérale et de plasturgie et, bien entendu, le Collège de Thetford, qui reçoit près de 1 200 étudiants par année, en sont des exemples.

Cet après-midi, j’aurai justement le plaisir de rencontrer des jeunes du collège de Thetford, notamment des étudiantes et des étudiants de l’Île de la Réunion qui participent à un programme d’échanges. Nous discuterons, entre autres, de cette ouverture au monde dont je parlais plus tôt.

Il y a quarante ans, nous étions la première famille noire à nous installer à Thetford Mines. Nous étions l’objet de toutes les curiosités. Aujourd’hui, plus personne ne s’étonne de voir ici des gens d’autres origines.

Je me réjouis des programmes de soutien et d’intégration qui existent aujourd’hui à Thetford Mines pour mieux accompagner les nouveaux arrivants.

Notre société vit maintenant au rythme du monde. Et elle travaille sans relâche à définir un espace où chacune et chacun contribue de son apport singulier à la force de l’ensemble.

C’est de cet espace dont nous parlerons. Un espace où chacune et chacun est appelé à se réinventer au contact de l’autre. Un espace où le vivre ensemble parle plus fort que l’exclusion.

Il me tarde d’entendre ces jeunes me dire quels sont les moyens qu’ils prennent pour faire une plus grande place au dialogue des cultures et des générations.

Merci de m’accueillir à nouveau parmi vous, dans cette ville qui a déjà été la mienne, une ville qui occupe une place toute particulière dans mon cœur. C’est ici que l’hiver est entré dans ma mémoire. C’est ici que j’ai commencé à faire miennes les nuances et les cadences de la culture québécoise.

C’est ici que ma langue s’est teintée d’un nouvel accent et que mes racines sont devenues rhizomes, cherchant à se fixer et s’étendant au plus loin pour mieux embrasser l’immensité et la richesse de cette terre si généreuse.

Merci du don de la ville à la maison La Gitée qui, en 1993, m’a invitée à participer à une importante réflexion sur la violence faite aux femmes, à l’occasion de son 10e anniversaire.

J’aime croire que les solutions aux défis nombreux qu’il nous faut relever tous ensemble viennent souvent des plus petites communautés où le tissu social est bien vivant, où les réseaux de solidarité sont préservés.