Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du dévoilement du portrait officiel de la très honorable Adrienne Clarkson

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Rideau Hall, le jeudi 15 février 2007

Le portrait que nous nous apprêtons à dévoiler aujourd’hui est à l’échelle d’un pays sans limites et dont les hivers ont fortifié l’âme plus que les autres saisons, comme le chante si bien Vigneault.

Regardez les portraits dans le foyer. En chacun des visages de ceux et celles qui m’ont précédée dans la fonction de gouverneur général du Canada, et grâce à la fabuleuse complicité d’un artiste, vous verrez une manière singulière de retenir le temps et un fragment original de l’histoire de cette institution.

Pline l’Ancien raconte que l’art du portrait est né d’un désir de vaincre l’absence.

Un soir, dit-il, avant d’aller rejoindre son régiment, un jeune soldat rendit visite une dernière fois à sa fiancée. Le feu d’une lampe projeta l’ombre du garçon sur le mur et la jeune fille eut le geste de tracer cette silhouette sur la paroi pour conserver l’image de celui qui serait bientôt loin d’elle.

Cette explication digne d’un poète n’en révèle pas moins le sens et la portée du portrait dans notre civilisation. C’est le rappel d’une présence, la trace d’un passage, la célébration d’un parcours.

Or, que raconte à son tour le portrait autour duquel nous voici rassemblés?

Sachant à quel point « les paramètres de notre société sont fixés par le climat et la géographie », selon son expression, Adrienne Clarkson s’est tournée vers l’hiver comme l’aiguille de la boussole pointe vers le Nord.

Ce choix est en fait une responsabilité à l’égard de l’Arctique qui l’a guidée tout au long de son mandat à titre de XXVIe gouverneur général du Canada.

De son propre aveu, elle se dit « contente de savoir que (s)on portrait est le seul portrait officiel d’un gouverneur général depuis 1867 dont le fond est un décor de neige ».

Dans un journal d’artiste, Mary Pratt, qui a réalisé le portrait, parle d’une de ses aquarelles où, emmitouflée et bottée, les mains dans les poches et un pied avancé, Adrienne Clarkson a un peu l’air « d’un guerrier tibétain ».

Je sais, chère Adrienne, que cette comparaison, pour inattendue qu’elle paraisse, ne vous déplaît pas.

Elle renvoie à la force de caractère d’une femme d’exception qui restera pour ma génération et celles à venir un modèle de détermination et d’audace.

Outre votre volonté de redonner à notre territoire ses vastes et justes dimensions, en franchissant le soixantième parallèle, je salue les efforts que vous et John Ralston Saul avez déployés splendidement pour redonner à cette institution sa patine historique, si vous me permettez l’expression, et sa pertinence auprès des citoyennes et des citoyens de ce pays.

Mon mari Jean-Daniel Lafond et moi-même partageons votre engagement indéfectible pour la culture. La culture comme moyen de penser le monde et de l’habiter.

Nous entendons d’ailleurs lui donner des ramifications grâce aux nouvelles technologies et continuer à faire de Rideau Hall un lieu de réflexion où chacune et chacun est libre de penser à ce que ce pays a de mieux à offrir.

De tous les événements mémorables que vous avez vécus dans le cadre de vos fonctions, je retiens celui-ci.

Comment oublier les visages des anciens combattants que vous avez accompagnés en Normandie le 6 juin 2004 à titre de commandante en chef des Forces canadiennes?

Soixante ans plus tôt, alors de jeunes soldats, ils ont sacrifié leur jeunesse, plusieurs d’entre eux leur vie, pour que des femmes et des hommes qu’ils ne connaissaient pas soient libérés de l’oppression et de la tyrannie.

Ces visages se sont gravés à jamais dans la mémoire et le cœur du monde entier.

Enfin, je m’en voudrais, Adrienne et John, de passer sous silence votre passion pour la nature qui s’est traduite dans les jardins de Rideau Hall par une poussée de magnificence.

Sachez également que les Canadiens, et particulièrement les Canadiennes, se réjouiront avec moi de la création de la Coupe qui porte votre nom pour souligner l’excellence du hockey féminin.

La Coupe Clarkson a été remise pour la première fois en juillet 2006 à l’équipe olympique féminine canadienne avec laquelle j’ai eu la témérité de participer à une partie de plaisir à Turin.

Votre héritage est riche et, dirait Pline l’Ancien, votre portrait, que nous sommes sur le point de dévoiler, marquera votre présence au sein de cette institution et auprès de vos prédécesseurs.

Voici donc, distingués invités, une femme de la trempe des « pionnières » et portée par le rêve de ses parents qui résonne encore si fort en cette terre d’accueil qui est la nôtre, ce rêve qui, selon ses mots, « nous rassemble et nous transforme en Canadiens ».

Voici donc le portrait d’une femme dont le regard fixe le lointain.

À vous de nous dire, très chère Adrienne, ce que vous regardez ainsi à l’horizon.