Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de l’arrivée officielle à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick

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Fredericton, le mardi 15 mai 2007

Une poète de chez vous, Elizabeth Brewster, a écrit que « les gens étaient faits des lieux où ils sont nés ».

Je ne saurais mieux dire au moment de prendre la parole en ce lieu chargé d’histoire et voué à la défense du bien commun.

Si vous saviez comme mon mari Jean-Daniel Lafond et moi sommes heureux d’être enfin parmi vous. Même si, contrairement à Jean-Daniel, il s’agit de ma première visite au Nouveau-Brunswick, mon cœur y est depuis longtemps et j’ai déjà l’impression de vous connaître.

Au cours de ma vie antérieure, comme journaliste, j’ai eu le bonheur de travailler avec plusieurs de vos concitoyennes et concitoyens, dont j’ai apprécié l’entrain et l’ingéniosité.

De plus, mon mari Jean-Daniel Lafond, qui est venu dans votre coin de pays à plusieurs reprises en qualité de professeur, d’écrivain et de documentariste, me parle souvent de la vitalité culturelle de vos communautés.

Il va sans dire que Jean-Daniel et moi nous sentons près des Acadiennes et des Acadiens, de même que des brayonnes et des brayons, par la langue, à laquelle nous apportons nos accents et notre couleur.

Comme le dit si bien le regretté Gérald Leblanc, « le son est une lumière sur (notre) langue créole ».

Nous nous réjouissons d’être aujourd’hui à l’intérieur de cette Assemblée législative où plusieurs députés ont revendiqué haut et fort les droits de la communauté acadienne et francophone du Nouveau-Brunswick.

C’est d’ailleurs un député acadien, me dit-on, qui a veillé à la majeure partie des travaux de construction de cet édifice remarquable, lorsqu’il occupait le poste de commissaire des travaux publics de la province, de 1878 à 1882.

Pierre-Amand Landry, originaire du village de Memramcook, est également  le premier avocat et juge acadien de la province.

En juin 1916, il a été nommé Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel et de Saint-George par le roi George V de Grande-Bretagne, devenant ainsi le premier et le seul Acadien à avoir obtenu cette distinction.

Si « les progrès réalisés par la communauté francophone ont été difficiles et souvent trop lents », comme le disait mon prédécesseur, le très honorable Roméo Leblanc, je constate avec bonheur que cette Assemblée a été la première au Canada à se doter d’un système de traduction simultanée, et votre province a aussi été la première à se proclamer officiellement bilingue en vertu d’une loi.

J’aime à reconnaître en cette enceinte le lieu d’une cohabitation fructueuse, et en votre province un modèle de collaboration à l’échelle du pays et du monde.

Bien sûr, je ne parle pas seulement des femmes et des hommes venus d’Europe et d’autres continents, qui ne sont ici que depuis moins de 500 ans.

Les peuples autochtones ont vu ce territoire se transformer, de la toundra à la forêt, et en célèbre les richesses depuis la nuit des temps… soit plus de 10 000 ans.

Les Mi’kmaqs et les Malécites nous ont transmis le génie de ces terres généreuses.

Leurs ancêtres ont puisé sagement dans les diverses ressources offertes par les forêts, les lacs, les rivières et l’océan qui les entouraient. Ainsi ont-ils réussi à survivre en temps difficile comme en périodes d’abondance.

Pas étonnant qu’il n’existe aucun mot pour désigner la rareté des ressources en langue malécite ou micmaque. C’est là une leçon que nous devons entendre.

De nos jours, où il importe plus que jamais de ménager cette planète bleue que nous habitons, d’en protéger les écosystèmes, et d’assurer sa survie en même temps que la nôtre, la sagesse autochtone est une source d’inspiration incontournable pour nous et pour les peuples du monde.

Si les peuples autochtones et les explorateurs français étaient ici bien avant eux, ce sont les loyalistes, arrivés en grand nombre vers 1780 des États-Unis, qui firent les premiers efforts en vue d’établir un gouvernement local.

Ces efforts aboutirent à la création du Nouveau-Brunswick comme entité politique distincte.

Ce que je retiens surtout ici, c’est que votre province s’est d’abord constituée comme un territoire peuplé par des réfugiés à la fois acadiens et loyalistes américains, dont les ancêtres étaient installés en Amérique du Nord depuis un siècle et demi.

Certes, la déportation des Acadiennes et des Acadiens a été plus dramatique que l’exode volontaire des loyalistes, mais, tant les francophones que les anglophones d’ici ont partagé une même expérience du déracinement.

J’irais jusqu’à dire que la mémoire de ces réfugiés s’inscrit dans votre histoire collective et interpelle également la femme qui se tient devant vous aujourd’hui.

Et c’est fort de cette histoire que le Nouveau-Brunswick peut aujourd’hui embrasser l’avenir avec fierté et optimisme.

Les défis que vous avez entrepris de relever collectivement misent avant tout sur le dialogue entre les citoyennes et les citoyens de cette province.

Qu’il s’agisse de la diversification de l’économie, de la volonté d’atteindre l’autosuffisance, de la nécessité d’établir une nouvelle relation avec les collectivités des Premières nations et de l’urgence de protéger notre environnement, tout cela ne sera possible que dans la mesure où chacune et chacun y mettra du sien et prendra en charge les intérêts du plus grand nombre.

Il nous tarde, à mon mari et à moi, de faire plus ample connaissance avec vous.

Hier, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec des militaires de Gagetown, et avec des familles qui ont essuyé de dures pertes ces dernières semaines. L’engagement de nos soldats et de leurs proches est pour nous digne du plus grand respect.

Nous avons aussi visité la galerie d’art Beaverbrook et avons rencontré des artistes et des musiciens de la région, dont la chaleur de l’accueil nous est allée droit au cœur.

Au cours des prochains jours, nous poursuivrons notre périple vers Bathurst, Caraquet et Shippagan, où nous arriverons par voie de mer, comme il se doit, et où nous serons accueillis par des pêcheurs de crabes.

C’est riche de toutes ces découvertes, ces conversations, ces retrouvailles, ces paysages d’arbres et d’embruns que nous rentrerons à Rideau Hall avec un peu de votre province dans les yeux et que nous reviendrons vous voir dans un avenir proche.

J’emprunte les mots de Son Honneur Herménégilde Chiasson pour vous inviter à « rêve(r) d’un pays où les êtres s’accomplissent dans leurs différences, ayant fui toutes les comparaisons et aboli toutes les similitudes ».

Ce pays a un nom. C’est le nôtre.

Souhaitons-lui ensemble une longue vie!