Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique de l’Université du Manitoba

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Winnipeg, le mardi 5 juin 2007

C’est avec un immense plaisir et en toute humilité que je tiens à vous remercier de me conférer ce doctorat honorifique. Je considère comme un véritable honneur de recevoir ce grade d’une université qui jouit d’une telle renommée  pour l’excellence de son enseignement et pour le caractère innovateur de ses recherches.

La devise de votre établissement, « one university, many futures » (une université, mille futurs possibles), témoigne de votre volonté d’aider toutes les étudiantes et tous les étudiants à atteindre leur plein potentiel.

À cet égard, je tiens à féliciter les diplômés du programme ACCESS. Grâce à vos efforts et à votre persévérance, vous avez prouvé que, lorsqu’on donne la chance à une jeune Canadienne ou à un jeune Canadien, chacune et chacun peut réaliser ses rêves et ses aspirations.

Il me faut avouer que cela me touche particulièrement d’être ici aujourd’hui, car je suis née dans un pays où l’éducation était un privilège auquel seule avait droit la classe dirigeante. Très peu d’Haïtiennes ou d’Haïtiens de familles à revenu modeste pouvaient aller à l’école.

Dans ma famille, ma grand-mère passait des heures à coudre des vêtements pour tenter de ramasser assez d’argent pour que ses enfants puissent être instruits.

En fait, ma mère et ma grand-mère ont toujours valorisé l’éducation et l’acquisition des connaissances, me répétant souvent, lorsque nous étions assises sous le manguier : « l’éducation est la clé de la liberté. »

La liberté de concrétiser nos rêves et nos aspirations.

La liberté de créer et d’innover.

La liberté de participer à la construction d’un monde meilleur.

Les institutions d’enseignement supérieur ont toujours joué un rôle fondamental à cet égard. Elles ont fourni aux sociétés des espaces publics permettant de promouvoir le savoir, le dialogue et l’action collective.

Ces bastions de la libre pensée ont non seulement disséminé les connaissances, mais ont également donné à des millions de citoyennes et de citoyens les outils leur permettant de s’interroger sur les pratiques sociales, de remettre en question les coutumes établies et de contester les idées acceptées.

Grâce à ces espaces de dialogue et d’apprentissage d’une importance cruciale, notre société a pu résister au conformisme des idées.

Nous avons pu découvrir nos forces collectives en tant que citoyennes et citoyens.

Nous avons pu nous doter des moyens d’œuvrer ensemble comme agents de changement au sein de nos communautés et de nos quartiers.

Je suis convaincue que cette volonté inhérente si typiquement canadienne de travailler au bien commun revêt aujourd’hui la plus grande importance pour nous.

Bien que nous ayons réussi à établir un cadre social où chacune et chacun a des chances égales de réussir, il y a encore des problèmes à régler.

Ainsi, la pauvreté demeure  encore un fléau dans les collectivités d’un bout à l’autre du pays.

Le spectre de la discrimination continue de réapparaître.

Et on ne compte plus le nombre de sans abri à travers le Canada.

Ces formes d’exclusion sociale devraient nous préoccuper au plus haut point, surtout lorsque cela touche les jeunes et les enfants.

Car on sait que l’exclusion sociale engendre l’aliénation.

Et que l’aliénation engendre le désengagement social.

Le désengagement risque d’ébranler les valeurs et les principes sans lesquels notre société démocratique ne pourrait s’épanouir.

Et tout cela est tellement vrai.

Les Canadiennes et les Canadiens ont été horrifiés d’entendre parler des cas d’enfants qui, dès l’âge de 10 ans sont envoyés dans nos rues pour se prostituer.

Nous avons été consternés d’apprendre que des dizaines de personnes ont été victimes de la violence des gangs.

Nous avons été inquiets de savoir que des jeunes de plus en plus nombreux cherchant à fuir la violence familiale et les mauvais traitements se retrouvent dans la rue.

Et nous sommes frappés de constater qu’il y a encore tant de jeunes décrocheurs.

Ce sont là des symptômes d’aliénation et de désengagement social.

Certaines et certains parmi nous ont réagi à ces situations avec fatalisme et indifférence. Vous avez probablement déjà entendu des gens dire : « Ils ne changeront jamais. » « Ça ne vaut même pas la peine de les aider. »

Or, mes voyages à travers le pays ont confirmé ce que j’ai toujours cru, c’est-à-dire que ce pessimisme est malavisé. Car face à la pauvreté, à la violence et au désespoir, ne voit-on pas de plus en plus de jeunes s’affirmer et refuser d’être victimes de leurs circonstances?

Ce sont des jeunes qui disent non à une vie de crime, qui disent non à une vie de désespoir et qui disent non à une vie sans issue. Ils travaillent sans relâche avec leurs pairs pour apporter des changements tangibles dans leurs quartiers et leurs collectivités.

Hier, justement, grâce à Stephen Wilson et son équipe, j’ai passé trois heures très émouvantes dans le quartier North Point Douglass de Winnipeg, à la galerie Graffiti, où j’ai appris comment des jeunes de tous les coins de la ville utilisent l’art urbain comme un outil pour faire face à des situations très troublantes.

Cette visite s’inscrivait dans mon effort pour examiner, à l’échelle nationale, la manière dont les jeunes utilisent les arts pour combattre l’exclusion sociale et la violence, et pour changer leur propre vie.

Ce que j’ai vu là, c’est une communauté en crise. C’est avec des mots qui me sont allés droit au cœur que des élèves de cinquième et sixième années m’ont révélé que, chaque jour, ils étaient confrontés à des gangs, qu’ils devaient faire face à l’intimidation, aux drogues et à la violence.

Des mères m’ont dit qu’elles craignaient de ne pouvoir protéger leurs enfants; certaines ont même dit que leurs enfants ont vu de leurs propres yeux des gens se faire poignarder devant chez eux.

Des adolescentes et des adolescents m’ont parlé de la violence familiale qui les avait presque poussés à se joindre à un gang ou à se suicider.

Aucun de ces enfants, aucun de ces jeunes n’a choisi les situations dans lesquelles on les force à vivre. La vie difficile qui leur a été imposée les avait presque laissés pour compte, au bord du trottoir.

Or, en dépit de toute cette désolation, cette peur et ces tourments, j’ai pu constater que c’était également une communauté qui avait décidé, une fois pour toute, de briser le silence et de se transformer en un espace de sécurité, de solidarité et de compassion.

J’ai été frappée par l’attitude de confiance des jeunes de cette communauté.

J’ai été émue par la lueur d’espoir qui brillait dans leurs yeux.

J’ai été épatée par leur engagement inébranlable.

Avec des ressources très limitées et le solide appui de leur communauté, ces jeunes nous montrent que le changement est réellement possible.

Nul doute que chacune et chacun mérite d’avoir une seconde chance. Mais tous ont besoin de notre appui, et c’est pourquoi nous devons les accompagner dans leurs efforts.

Car ces jeunes ne sont pas des « causes désespérées » comme certains voudraient le laisser entendre. En fait, ils illustrent parfaitement comment l’esprit de solidarité et de compassion peut transformer des vies.

Nous avons beaucoup à apprendre de leur courage et de leur ténacité, et cela devrait nous inciter à découvrir quel rôle nous pouvons tous jouer pour créer collectivement une société plus bienveillante.

Pour ce faire, il faut que nous soyons capables de voir le visage humain de l’exclusion sociale et la souffrance qu’elle cause.

Nous devons ouvrir nos cœurs à celles et à ceux qui vivent des situations difficiles.

Nous devons tendre la main à celles et ceux qui sont dans le besoin.

Car n’oublions jamais que la capacité que nous avons de nous épanouir en une société ouverte et démocratique dépend de notre volonté de travailler ensemble afin qu’aucune personne ne soit laissée pour compte.

Nous avons justement parmi nous aujourd’hui de parfaits exemples d’un tel engagement. Permettez-moi donc de saluer le travail remarquable de M. Stephen Lewis, qui a mené une bataille héroïque pour promouvoir les droits des femmes et pour lutter contre la propagation du VIH-sida en Afrique.

Je m’en voudrais de ne pas souligner également le travail incroyable qu’a accompli la sénatrice Sharon Carstairs dans sa croisade en faveur des soins palliatifs. Ils sont pour nous tous deux modèles extraordinaires.

En tant que gouverneure générale, je veux vous encourager, vous les diplômés de 2007, à découvrir comment vous pouvez, vous aussi, mettre à profit les connaissances et les compétences que vous avez acquises pour édifier une société meilleure et un monde meilleur.

Voilà une responsabilité que nous partageons tous, et vous avez un rôle essentiel à jouer à cet égard. Ne perdons pas de temps et joignons nos efforts.

Je vous remercie.