Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise du Prix du Gouverneur général pour l’excellence en enseignement de l’histoire canadienne

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Rideau Hall, le vendredi 2 novembre 2007

L’un de mes auteurs préférés, Marguerite Yourcenar, a écrit dans Les yeux ouverts : « Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. » Je suis heureuse de me retrouver ce matin en compagnie de gens qui aiment la vie.

Il me fait très plaisir de vous accueillir ici, à Rideau Hall, cette résidence historique, où le passé et le présent se côtoient dans notre mémoire.

Je vis et je travaille dans ce lieu où ont vécu et travaillé vingt-six autres gouverneurs généraux avant moi.

Ici ne cessent de défiler des Canadiennes et des Canadiens d’exception, reconnus pour leur génie, leur esprit d’innovation, leur bravoure, leur altruisme. Ici ont séjourné des personnages politiques qui ont marqué leur époque.

C’est à la fois avec beaucoup d’humilité et d’enthousiasme que je poursuis le travail entamé il y a plus d’un siècle et auquel j’essaie d’apporter mon énergie et ma contribution.

Vous qui enseignez aux enfants et aux adolescents, vous vous êtes sans doute déjà fait poser par vos élèves cette question qui nous fait vieillir de cent ans, de mille ans d’un seul coup : « Comment c’était, dans votre temps? » Comme si notre temps, celui de notre naissance, de notre jeunesse à nous, les adultes, remontait à la préhistoire.

Cette question m’a toujours fait sourire. Car elle me rappelle à quel point, lorsqu’on est enfant, lorsqu’on est jeune, l’horizon de nos vies ne dépasse guère le présent. Un présent vécu intensément, à la minute, à la seconde près.

En cette ère de l’instantané, où tout est capté sur le vif et retransmis en direct, sans possibilité de recul, il est de plus en plus difficile d’élargir cet horizon à l’échelle de l’histoire.

Je m’inquiète d’un monde où, trop souvent, on fait table rase du passé pour le remplacer par du neuf. Je m’inquiète d’un monde où la perspective historique et la réflexion qui en découle sont sacrifiées sur l’autel de la vitesse, de la précipitation, de la nouveauté.

Et comment ne pas s’inquiéter, quand on sait qu’un peuple sans histoire, un peuple amnésique, est un peuple condamné à répéter les erreurs du passé?

Quand on sait que notre mémoire de l’histoire influe sur notre façon de penser, notre façon de créer, de rêver et d’agir?

Quand on sait qu’elle est le fondement même de toute identité, individuelle et collective?

Je crois profondément en la nécessité pour nos jeunes de remonter le cours de l’histoire comme on remonte le cours d’une rivière pour trouver l’océan. Un océan d’expériences plurielles, de connaissances multiples, de questionnements nombreux, de signes et de souvenirs qui irriguent nos vies et les rendent encore plus riches et plus fécondes.

Les femmes et les hommes que nous honorons aujourd’hui invitent nos jeunes à entreprendre ce voyage dans le temps, ce voyage si essentiel pour comprendre qui ils sont et où ils vivent. Pour comprendre la place qu’ils tiennent dans le monde et la responsabilité qu’ils ont de le changer pour le mieux.

Dès l’instant où nous prenons conscience que nous nous inscrivons dans l’histoire, que nous en sommes non seulement témoins, mais acteurs, nous nous rendons compte que chacune et chacun d’entre nous avons le pouvoir d’en changer le cours.

D’où l’importance de s’intéresser à l’histoire, d’en mesurer la portée et de l’alimenter sans relâche de nos propres interrogations.

Il n’y a pas que les grands personnages qui font l’histoire. Chacune et chacun, à sa manière, en tisse la trame. Nous sommes les maillons d’une grande chaîne humaine.

En transmettant à nos jeunes ce bien précieux qu’est notre mémoire collective, vous, professeurs d’histoire, leur donnez la possibilité d’ajouter leur maillon à cette chaîne qui nous relie les uns aux autres par delà les frontières et les générations.

C’est dire à quel point votre tâche est primordiale.

Si vous avez été choisis pour recevoir ce prix, c’est que vous accomplissez ce travail avec conviction, engagement et imagination.

On ne saurait minimiser ce qu’il faut de créativité, voire d’audace, pour tenir une classe en haleine et lui enseigner, sans que l’effort d’apprendre l’emporte sur le plaisir de la découverte. Je salue l’énergie et la détermination avec laquelle vous renouvelez et personnalisez l’enseignement de l’histoire.

Prenons l’exemple de Rhonda Draper, enseignante à l’école Glenmore de Kelowna en Colombie-Britannique. C’est par des chansons folkloriques et l’expression musicale que cette enseignante raconte l’histoire.

Au Humberside Collegiate Institute de Toronto, Rose Fine Meyer propose aux élèves des projets de recherche, comme celui de créer les archives de l’école. C’est toute l’histoire de la communauté qui se déploie sous les yeux des élèves au fil de leurs recherches.

Pour sa part, Susan Haynes du Collège Havergal de Toronto, offre aux jeunes la possibilité de se fabriquer un passeport vers le passé. Elle les invite à mener des recherches sur des personnages historiques et à se mettre dans leur peau, notamment en recréant leur costume d’époque.

Quant à lui, John MacPhail de l’école catholique St. Dominic, à Oakville, en Ontario, veut que ses élèves développent leur esprit critique et remettent en question les idées reçues. Il n’hésite pas à créer un faux tribunal et à établir des rapprochements entre les enjeux d’hier et d’aujourd’hui.

À l’école catholique Georges Vanier, à Saskatoon, en Saskatchewan, Monique Martin a mis la vocation artistique de l’institution au service de l’histoire. Les élèves des 7e et 8e années ont conçu des affiches qui illustrent un événement, un lieu, un personnage ou un volet de l’histoire de Saskatoon. Ces affiches ont été exposées dans les abri-bus et les autobus du réseau de transport de la ville.

Dans son cours d’études afro-canadiennes, au Weston Collegiate Institute de Toronto, David Watkins offre aux élèves de définir ensemble ce que signifie être Noir au Canada. Par exemple, après avoir étudié un article portant sur l’absence de héros reconnus dans la communauté noire, les élèves créent un super héros qui s’attaque aux problèmes particuliers des Noirs.

Le plaisir d’apprendre et de découvrir, nous le devons bien souvent à des professeurs qui ont partagé avec nous leur passion. Leur passion pour leur matière. Leur passion aussi pour la vie, comme l’écrit si bien Marguerite Yourcenar.

Merci de partager la vôtre avec nos jeunes. Merci de leur donner le goût de poursuivre la marche de l’histoire. Une histoire qui recommence avec chacun de nos passages dans le monde.

Après tout, qu’est-ce que l’histoire sinon ces mille et une expériences qui composent notre vie et que nous voulons transmettre à celles et ceux qui nous succèdent pour qu’ils aillent plus loin que nous ne sommes allés.

Merci de rendre votre passion contagieuse. Bravo!