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Rideau Hall, le mercredi 17 octobre 2007
J’ai appris avec émotion que le Mois de l’histoire des femmes est consacré cette année aux femmes immigrantes, dans la foulée du 60e anniversaire de la Loi sur la citoyenneté canadienne.
La femme qui se tient devant vous aujourd’hui a vécu cette expérience de l’immigration. J’aimerais vous en parler sur le ton de la confidence.
Je suis une femme d’ici qui a eu une enfance ailleurs.
Il y a des souvenirs heureux qui baignent dans la lumière de cette enfance-là.
D’autres que je porte en moi comme une cicatrice à l’âme. Les voisins brûlés vifs. Les amis arrêtés que l’on ne reverra jamais. Les ruses dont il faut user pour déjouer, se cacher, sauver sa peau et les siens. Les sursauts d’angoisse au milieu de la nuit. La fuite, désormais inéluctable, vers un ailleurs qui nous est inconnu.
Comment oublier? Comment oublier ces souvenirs d’une autre vie, celle qu’il m’a fallu enterrer à tout jamais pour pouvoir regarder vers l’avant.
Repartir à zéro. C’est ce que nous avons fait, ma famille et moi.
Déracinée de son île natale, avec deux jeunes enfants qu’elle a dû élever seule, ma mère a retroussé ses manches. Au gré des petits boulots, qu’elle a acceptés d’une manière digne, elle a rassemblé ses forces et ses économies pour nous offrir à nous, ses filles, une vie meilleure, à l’abri des massacres et de l’injustice.
Mon histoire n’est pas unique. C’est celle de quantité d’immigrantes et d’immigrants au Canada.
Comme beaucoup d’autres, ma mère a tout quitté pour que nous puissions nous épanouir en toute liberté, ma sœur et moi.
D’elle, de son parcours, de ses choix, de son courage, j’ai appris à ne jamais accepter de vivre dans la peur et la violence.
D’elle, j’ai appris à ne jamais douter de mes capacités. J’ai appris à faire ma place comme femme, et comme femme noire, dans une société blanche.
D’elle, j’ai appris à toujours garder espoir, quoi qu’il arrive.
J’ai trouvé ici un espace de liberté incomparable. Je ne saurais minimiser cette chance-là, que m’a donnée ma mère, ni la passer sous silence.
J’ai saisi à bras le corps toutes les possibilités que m’offrait ce pays aux horizons illimités.
La possibilité de m’instruire.
La possibilité d’exercer un métier que j’aime et d’être autonome.
La possibilité de rêver aussi grand que ce territoire est vaste.
Et la possibilité de mettre mon énergie et ma passion au service de mes concitoyennes et de mes concitoyens.
Les femmes d’ailleurs qui ont choisi de vivre ici enrichissent chaque jour notre compréhension des choses et du monde. Pensons aussi aux femmes autochtones, enracinées ici depuis des millénaires, qui apportent à notre vision de la vie leur perspective singulière.
Pensons à toutes ces femmes qui y vont de leurs remises en question, de leurs points de vue, de leur conception de la liberté et de leur propre combat pour s’affranchir des obstacles qui les empêchent, encore de nos jours, d’atteindre leur plein potentiel.
Dans ce pays où les femmes ont conquis de haute lutte leur droit de s’épanouir, comme nous le rappelle l’affaire personne, et où elles continuent de porter le flambeau de l’égalité, je crois qu’il faut être les unes pour les autres des sœurs, des alliées, des modèles, des sources d’inspiration.
Au tournant du troisième millénaire, je vois le féminisme non pas comme une lutte entre les sexes, mais comme la conquête de notre liberté intérieure, que nous devons obtenir pour mieux penser, parler et agir.
Penser. Parler. Agir. Dire oui à la vie. Aller au bout de ses rêves. Oser. Pour soi-même. Pour celles et ceux qui marchent dans nos traces. Pour la suite des choses et du monde.
Comme je l’ai souligné lors d’un forum de discussions sur les femmes et le leadership, qui s’est tenu ici même à Rideau Hall il y a quelques semaines, par nous, les femmes, passent la vie, l’avenir de l’humanité, l’espoir d’un monde meilleur.
Habiliter les femmes, c’est donner du pouvoir à une société entière. Je l’ai vu de mes yeux en Afrique où tout l’avenir d’un continent repose sur les efforts quotidiens déployés par les femmes.
Tous les combats que nous avons menés et que nous menons encore aujourd’hui pour le respect de nos droits sont une affirmation de la dignité humaine et participent, si j’ose dire, à l’humanisation de l’humanité.
Je pense ici, entre autres, à celui que mène aux côtés du peuple birman Aung San Suu Kyi, élue démocratiquement en 1990 et détenue en résidence surveillée depuis 11 ans.
Pour cette femme douée d’une force d’âme et de caractère peu commune, récipiendaire du prix Nobel pour la Paix, l’essence de la révolution, quelle qu’elle soit, est la révolution de l’esprit.
Dans une vidéo préenregistrée en 1995 en vue de la Conférence de Beijing sur les femmes, elle reconnaît que le pouvoir d’action de plus en plus grand des femmes dans le monde ne peut qu’avoir pour résultat de rendre l’humanité plus juste, plus ouverte et plus tolérante.
Les femmes que nous honorons ce matin en sont la preuve vivante.
Politiciennes, enseignantes, chercheures, journalistes, artistes, militantes, elles rassemblent les forces vives de la société en faveur de l’égalité.
Par leurs actions, leurs idées, leur détermination, elles entraînent de profonds changements dans la société, à l’instar des cinq femmes célèbres à qui nous devons aujourd’hui d’être reconnues comme des personnes.
Mildred Burns, Shari Graydon, Élaine Hémond, Wendy Robbins, et Muriel Smith, ainsi que notre jeune récipiendaire de cette année, Viviane Astudillo-Clavijo, que votre exemple encourage les femmes, et les hommes aussi, à prolonger votre œuvre et votre désir de justice dans leur propre vie et à leur propre façon.
Je vous remercie.
