Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques

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Rideau Hall, le vendredi 23 mars 2007

Entrer dans la matière du monde et en sortir transformé.

Voilà, en une seule phrase, le voyage qu’entreprend tout artiste pour aboutir à l’œuvre.

Pour nous toutes et tous, qui marchons dans le sillon de ces œuvres, ici à Rideau Hall, dans les musées, les galeries, les ateliers et partout ailleurs, c’est l’aboutissement de ce voyage lumineux que nous célébrons par le regard.

Et ce voyage n’est jamais le même puisque ces œuvres se réinventent à chaque regard qu’on pose sur elles.

Ce que vous nous donnez à voir est unique, différent de toutes les autres activités humaines, car vos œuvres sont une vision du monde, un point de vue singulier sur l’espace et le temps.

Dans un monde où se multiplient à un rythme effréné les mêmes images qu’on nous demande de consommer voracement, vos images s’éloignent du glacis et des néons pour penser le monde et la place que nous y occupons.

Vos images, pour reprendre les mots de René Payant, « nous préoccupent, restent en notre mémoire, ressurgissent pour nous interroger, nous étonner ».

C’est peut-être là que réside la toute-puissance de votre art qui consiste à questionner inlassablement notre capacité d’étonnement devant le monde.

Soit en ébranlant nos certitudes les mieux ancrées.

Soit en abolissant les frontières entre les conventions et l’exploration.

Soit en nous rappelant que tout acte de création est un appel à la liberté.

Soit, enfin, en élargissant indéfiniment notre définition de la beauté.

De tout temps, vous, les artistes, et nous, devant vos œuvres, avons accédé à une vie plus entière.

Ce que je nomme ici une vie plus entière, c’est ce surplus de sens et de sensations dans notre esprit et notre corps lorsqu’on voit le monde par vos yeux.

Vos yeux sont nos guides pour vaincre les apparences.

Et pour renouer avec cette part fragile et invincible qui nous habite.

Pour cela, ne serait-ce que pour cela, votre rôle dans nos vies est précieux, essentiel, inestimable.

Je vous le dis ce soir au nom de toutes les Canadiennes et de tous les Canadiens.

Et je vous rends hommage.

À Ian Carr­-Harris dont l’engagement à l’égard d’une nouvelle génération d’artistes s’ajoute à ses œuvres incomparables, je dis merci.

À Aganetha Dyck qui, avec beaucoup d’esprit, donne une nouvelle dimension aux objets du quotidien, je dis merci.

À Bruce Elder, qui souffle un vent nouveau sur le cinéma d’avant-garde, je dis merci.

À Murray Favro, dont l’approche multidisciplinaire est une quête ininterrompue de l’insaisissable, je dis merci.

À Fernand Leduc dont chaque toile est un champ de lumière et un hymne à la couleur et à son démon intérieur, je dis merci.

À Paul Mathieu, dont les céramiques mesurent à la fois la portée fonctionnelle et décorative d’un art millénaire, je dis merci.

À Daphne Odjig, passeuse captivante et inspirée des traditions autochtones et de celles de la modernité, je dis merci.

À David Silcox, dont les efforts remarquables ont fait et continuent de faire du Canada une terre fertile pour les arts, je dis merci.

Sachez, chers lauréats, que, sans vous, notre imaginaire serait appauvri, en proie à la seule logique marchande, en manque d’âme.

J’ai envie d’ajouter que par votre ténacité à franchir le prévisible, à lorgner au-delà de l’horizon et à viser l’impossible, vous êtes la plus éloquente des réponses à celles et à ceux qui cèdent parfois à la tentation de désespérer de la beauté du monde.

Pour cela aussi, et surtout, je vous dis merci et je vous embrasse.