Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la réception d’un doctorat honorifique en droit de l’Université York ainsi que de la cérémonie d’inauguration de l’Institut Harriet Tubman

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Toronto, le dimanche 25 mars 2007

C’est avec grand plaisir que je me joins à vous aujourd’hui, ici, à l’Université York.

Permettez-moi d’abord de vous dire à quel point je me sens privilégiée de recevoir un doctorat honorifique en droit d’une université aussi prestigieuse que la vôtre.

En tant qu’institution de haut savoir de rang mondial située au cœur de l’une des villes les plus multiculturelles et multiraciales du monde, votre mission s’élève au-delà de la simple transmission de connaissances.

Elle va au-delà en offrant un espace d’apprentissage et de développement de la pensée critique si essentiels à la sauvegarde de la liberté et de la démocratie dans notre société.

Les universités ont toujours été des bastions de la libre pensée; elles offrent à leurs étudiantes et étudiants un espace où ils peuvent, sans crainte, remettre en question les traditions, et interroger les idéologies rigides et totalitaires.

Les universités ont parfois été des noyaux de résistance, permettant à des citoyennes et à des citoyens de faire face au pouvoir et d’assurer la libre circulation de plusieurs points de vue.

Je m’inquiète, et nous devons tous nous inquiéter, de voir disparaître peu à peu les espaces publics de réflexion, de débat et de dialogue.

De plus en plus, l’habitude même de penser d’une manière critique et de contester les idées reçues se perd en ce monde où se multiplient des images conçues pour la consommation rapide.

En ce dimanche après-midi, alors que le printemps et l’hiver se chamaillent et que le temps plus doux dispose sous nos yeux des derniers signes de l’hiver, vous me faites l’honneur de m’accorder de votre temps. Nous prenons le temps de nous rencontrer, de réfléchir ensemble. Cela est précieux et je vous en remercie.

Ce dimanche 25 mars 2007 restera à jamais gravé dans ma mémoire. Vous m’accueillez généreusement et chaleureusement dans vos rangs prestigieux le jour-même où nous marquons le Bicentenaire de la loi d’abolition de la traite des esclaves dans l’Empire britannique.

J’aimerais prendre le temps de partager avec vous mes réflexions sur l’importance de la liberté, tant ici au Canada qu’à l’étranger.

Les valeurs et les pratiques qui nous ont abrités de la violence, de la servitude et de la tyrannie s’érodent peu à peu, au fur et à mesure que la fragmentation sociale nous isole les uns des autres.

Et qui pis est, nous voyons de plus en plus de cas sordides d’esclavage et de pratiques esclavagistes se multiplier dans le monde.

En ce 200e anniversaire de l’abolition de la traite des esclaves, je crois maintenant plus que jamais que nous devons nous rappeler l’un des plus précieux cadeaux que nous ont offerts nos ancêtres : la liberté!

Nous devons comprendre son pouvoir de nous libérer de l’oppression et de nous rassembler autour du bien commun.

Et nous devons reconnaître la nécessité de travailler solidairement afin de faire en sorte que la liberté soit une réalité pour toutes et tous.

Charles Taylor a écrit un jour que « … la liberté moderne s’est acquise en nous coupant des anciens horizons moraux ». Ce que plus d’un sont enclins à oublier, c’est que ces horizons étaient tachés du sang et de la sueur de millions d’Africains et d’Autochtones réduits en esclavage, dont le travail aliéné est devenu l’un des principaux moteurs de la modernité.

Vous vous rappelez sans doute que l’ancien monde faisait l’éloge des vertus de l’esclavage.

Il affirmait l’infériorité morale, intellectuelle et psychologique des esclaves.

Et il recourait à des explications théologiques pour justifier ce qui était en réalité l’un des crimes les plus barbares de l’histoire de l’humanité.

Au Siècle des lumières sont apparues des idées et des perspectives nouvelles. L’humanité a été appelée à se libérer de la tradition et de la superstition.

Les valeurs de l’ancien ordre moral ont fait place aux principes de la liberté, de la raison et de la curiosité scientifique.

Mais cette transformation était loin d’être complète. Champions de l’égalité et de la liberté, les citoyens reniaient toutefois l’humanité des personnes réduites en esclavage.

Cornel West a écrit que le grand paradoxe de la modernité est que les Européens, particulièrement les propriétaires, jouissaient des bienfaits d’une démocratie florissante alors même que la traite transatlantique des esclaves et l’esclavage dans le Nouveau Monde étaient en plein essor.

Toutefois, c’est dans mon pays natal, en Haïti, qu’un mouvement révolutionnaire a mis à nu la double nature de cette vision barbare du monde.

Tard dans la nuit, au cœur de la forêt dense tropicale, le battement du tambour africain et le résonnement de la conque indigène ont lancé un vibrant appel à la liberté.

Les esclaves ont répondu à cet appel, semant les germes d’un mouvement qui allait non seulement libérer leur terre de l’esclavage, mais également inspirer des milliers de personnes partout dans le monde qui luttaient eux aussi contre la traite des esclaves, qu’elle se fasse par voie transatlantique ou transsaharienne ou en empruntant les eaux de l’océan Indien.

C’est le 25 mars 1807 qu’un mouvement abolitionniste grandissant a persuadé le Parlement de la Grande-Bretagne d’interdire la traite des esclaves dans l’Empire britannique. Ce jour là, l’humanité a appris d’importantes leçons.

Nous avons appris comment les citoyens et les non-citoyens pouvaient unir leur voix pour avoir raison d’une injustice érigée en système.

Nous avons appris l’importance de demeurer vigilants et de remettre en question nos mentalités et nos pratiques pour nous assurer qu’elles ne conduisent pas à la tyrannie.

Nous avons appris la puissante force d’action des valeurs universellement reconnues comme supérieures en tant que vecteurs de changement social.

Et je crois que les leçons que nous avons apprises sont encore pertinentes de nos jours. Pour que notre société demeure ouverte et libre, nous devons garder présentes à l’esprit ces leçons du passé.

Parce que c’est de l’ignorance que naît l’indifférence.

Et que l’indifférence engendre l’incompréhension.

Et l’incompréhension constitue la pierre d’assises qui permet l’édification de systèmes propageant l’injustice, l’exploitation et le racisme.

C’est pour cette raison que j’ai présidé un forum national étudiant à Rideau Hall, le 21 mars, afin de débattre du thème : « De l’abolition de la traite des esclaves à l’élimination de la discrimination raciale ».

Plus de 250 étudiants se sont rassemblés à Rideau Hall pour discuter de l’importance de l’anniversaire de l’abolition et de leur désir d’éliminer la discrimination raciale.

J’ai été fascinée par leur ferme conviction qu’une plus grande connaissance de l’histoire de l’esclavage au Canada est essentielle pour lutter contre la discrimination raciale aujourd’hui.

J’ai été émue par leur volonté de travailler ensemble à la suppression du racisme dans notre société.

J’ai été touchée par leur engagement indéfectible à bâtir un monde où toutes et tous ont des chances égales de s’épanouir.

Et c’est pourquoi je suis si fière d’être ici aujourd’hui pour vous féliciter d’avoir mis sur pied l’Institut Harriet Tubman.

Vous nous aidez ainsi à mieux comprendre toute l’ampleur des réalités de la diaspora africaine, non seulement en Amérique, mais également au Moyen-Orient et en Asie.

Vous nous racontez le combat acharné qu’ont livré les esclaves et les affranchis pour reconquérir leur dignité d’êtres humains.

Vous nous rappelez l’importance de demeurer vigilants encore aujourd’hui, car l’esclavage, les pratiques esclavagistes et le trafic d’êtres humains persistent dans le monde.

Comme je l’ai déjà dit, je crois qu’il est essentiel de maintenir des espaces de dialogue, d’apprentissage et d’échange afin de sensibiliser les Canadiennes et les Canadiens ainsi que le reste du monde à l’importance irréfutable de la liberté et aux dangers qui continuent de la menacer.

En tant que gouverneure générale du Canada, j’encourage les Canadiennes et les Canadiens à se donner aujourd’hui la main pour réaffirmer haut et fort notre engagement envers la liberté pour tous, pour renouveler notre serment de faire respecter la justice pour tous, et pour redonner un nouveau souffle au cercle de solidarité qui nous permettra de bâtir un monde dont nous pourrons tous être fiers.

Merci.