Son Excellence Jean-Daniel Lafond - Conférence inaugurale de la série Stirring Culture - Penser la culture

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Conférence inaugurale de la série Stirring Culture -
Penser la culture

Calgary, le mardi 2 octobre 2007

SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS

Je suis très heureux d’être avec vous ce soir pour « penser la culture », ici, à Calgary, où quelques-uns depuis plus d’un an ont cru bon de « brasser la culture ».

Brasser la culture et penser la culture me semblent être deux opérations complémentaires et même successives : il faut d’abord bien brasser la culture si l’on veut pouvoir la penser mieux. L’une ne va pas sans l’autre. Elles sont comme le renard et le porc-épic dans les Invectives du poète Archiloque : le renard sait beaucoup de choses, il brasse de nombreuses idées, court aux quatre vents et risque de se perdre à la poursuite du moindre signe. Le porc-épic, au contraire, ne sait qu’une seule grande chose et s’y accroche. Nous allons tenter ce soir de combiner l’agitation du renard et la vigilance obstinée du porc-épic, d’un côté nous allons brasser la culture et de l’autre tenter de la penser.

Que cela se fasse à Calgary, me fait grand plaisir, puisque que je peux dire qu’il y a près d’un an, c’est à Calgary que tout a commencé lorsque j’ai rencontré Lance Carlson ici même, à l’EPCOR center, à l’invitation de Colin Jackson. J’ai alors découvert des gens qui développent des discussions critiques autour des relations entre le développement culturel et le community advancement. Conscients qu’aujourd’hui dans notre société « nous avons besoin de montrer la valeur des arts, nous avons besoin de jouer le rôle de passeur de sens ». À cette occasion j’ai retenu une intervention de Lance Carlson qui rappelait une discussion récente avec Robert Crampton de Patrimoine Canada à propos du contenu de la présentation canadienne à la prochaine exposition universelle à Shanghai (2010) : présenter non pas des produits, mais plutôt une manière de penser et des façons de faire.

J’ai compris alors que Calgary pouvait être un des laboratoires important au Canada sur le rôle de la culture dans le développement social, à un moment où le boom économique peut faire hésiter entre le maintien du statu quo et le changement.

Ce besoin de réflexion, cette nécessité de penser la culture ressentie aussi nettement à Calgary est aussi un symptôme national. Il révèle une exigence identique à l’échelle du Canada. La cité comme le pays nous posent la même question : as individuals we have identities, but what are we as a collective ? Je crois que le moment est venu pour les Calagariens comme pour l’ensemble des Canadiens, de prendre le risque, qui peut-être calculé, d’accepter que le défi principal du XXIe siècle est la défense de l’environnement humain. La culture en est une des composantes essentielles, elle doit être défendue et protégée au même titre que la conservation de la nature. Voilà l’enjeu si nous voulons faire de ce monde un monde vivable à l’échelle humaine. Nous en sommes tous responsables, car il est clair aujourd’hui que nous devons tirer cette leçon terrible de l’histoire du XXe siècle: de toutes les menaces qui pèsent sur nous, la plus redoutable, la seule réelle, c’est nous-mêmes.

Voilà le constat qui s’impose à moi au moment où je m’apprête à entamer avec vous cette réflexion et ce débat sur la culture.

Mais d’abord, de quoi parlons-nous? De la culture, bien entendu, et le mot fait tellement partie de notre vie quotidienne qu’il semble évident. En fait, il est tellement utilisé à la sauce du « tout est culturel » qu’il convient d’en préciser le sens et les usages avant d’aller plus loin.

Alors, qu’est-ce que la culture? Sinon ce mouvement, cet élan de l’homme, de l’humain, vers plus d’humanité. En fait, la culture semble marquer au cours des temps le progrès de l’humanisation de l’humanité. Si l’on remonte à la source étymologique du mot culture, dans le vieux français il désigne d’abord le culte religieux, en même temps qu’il nomme la pratique du culte et la cérémonie, celle qui rassemble chacun et chacune autour d’une croyance commune, d’une vision du monde, d’un « vivre ensemble », pourrait-on dire dans les mots d’aujourd’hui.

En même temps, le même mot désigne le fait de « culturer », entendons l’action de cultiver, première phase de la transformation de la nature par l’homme qui met l’agriculture en première ligne. Ainsi la culture du blé, du maïs ou de la pomme de terre décrit la façon initiale « d’humaniser » la nature, de la mettre à la main de l’homme et d’assurer la survie de l’espèce. La culture est donc vitale et primordiale à la fois.

Dès le XVIIIe siècle, par analogie, la culture va désigner le progrès de l’humanité, le développement de la raison et des lumières et conséquemment la progression de la connaissance et de l’esprit critique.

C’est dans la langue anglaise que le mot culture va prendre son sens contemporain, en particulier avec le développement de l’anthropologie qui va l’utiliser pour désigner les mœurs, les croyances, les modes d’expression, les us et coutumes des sociétés et des peuples. On peut dire que l’on doit à l’anthropologue anglais Tylor (1871) la première définition moderne de la culture. Il écrit : « La culture ou la civilisation, prise dans son sens ethnographique général est cet ensemble complexe qui comprend connaissances, croyances, arts, lois, morale, coutumes et toutes autres capacités et habitudes que l’homme acquiert comme membre de la société. »

Aujourd’hui, pour les besoins de notre propos, je dirai que la culture est un « bien commun » au même titre que l’air, l’eau, et toutes les ressources naturelles. Elle est au cœur de nos sociétés sous des formes multiples. On peut même ajouter qu’on ne peut plus mesurer le succès d’un pays, d’une province, d’une ville ou de quelque communauté que ce soit seulement à l’aulne des résultats économiques. Plus que jamais, le développement de la culture — entendons celui du « plus d’humanité » nécessaire à la vie en commun, au vivre ensemble — contribue non seulement au mieux-être individuel, mais aussi au développement et aux réussites économiques.

Au Canada, nous avons des difficultés à considérer la culture comme un tout, étant donné la diversité structurelle de la société canadienne. Depuis des décennies, on a pris l’habitude — par défaut de pousser la réflexion plus loin — de décrire la culture comme un groupement de cultures inter reliées et juxtaposées aux deux groupes culturels dominants : le francophone et l’anglophone. De là, sans doute, les nombreuses études sur les sous-cultures régionales sans qu’il y ait de véritable étude exhaustive sur le fonctionnement des relations dans l’ensemble de ces sous-cultures. On se contente en général d’une description ethno-géographique qui correspond plus au désir de faciliter la gestion administrative des ressources qu’à la volonté de dégager un modèle de fonctionnement global.

En conséquence, la division semble pouvoir s’opérer à l’infini : des Canadiens de l’Ouest à ceux du centre ou de l’est, et leurs mentalités respectives et opposées, nous passons aux sous-cultures qui sont, là encore, autant de divisions entre les Ontariens du nord et ceux du sud, les  Québécois abitibiens, des beaucerons ou des Bleuets du Lac-Saint-Jean, ou les habitants de Québec et de Montréal. On ajoutera aussi les oppositions de mentalités et de caractères qui sont autant de légendes urbaines entre Montréal, Toronto, Calgary, Vancouver etc.

La confusion est à son comble lorsque l’on prend en considération la multiplicité ethnique du pays, en particulier à travers l’immigration et qu’on ajoute la spécificité des premières nations — ou des peuples autochtones — dont au moins six groupes culturels différents ont constitué le Canada d’avant la colonisation. Après cela, personne ne s’étonnera d’apprendre que le Canada, depuis le XVIIe siècle, soit le territoire privilégié des conflits culturels en Amérique du Nord.

Les Européens et les Autochtones se sont d’abord affrontés sur la scène culturelle à travers l’évangélisation, la francisation puis l’anglicisation. Et ceci perdure d’une certaine façon jusqu’à aujourd’hui. Cet affrontement constitue à la fois notre grandeur et notre misère, oserais-je dire. Il a été à la source de conflits déchirants mais il a aussi produit une société dont la diversité culturelle pourrait être un modèle d’harmonie. Et notre plus grand défi aujourd’hui est, justement, non seulement de constater cette diversité, mais de la prendre en compte dans toutes ses mesures pour bâtir un vivre ensemble original et harmonieux. Belle utopie, me direz-vous, mais il y a loin de la coupe aux lèvres, du rêve à la réalité sociopolitique. Je pense, au contraire, que le XXIe siècle porte ce défi au niveau planétaire et que nous  devons le résoudre au risque sinon de vivre une 4ème guerre mondiale qui ressemblerait fort à une guerre des civilisations.

Je crois au dialogue des cultures, non comme utopie, mais comme nécessité d’abord. Le monde vivable, l’humanité se sont construits à travers ce dialogue, beau temps, mauvais temps, car tout n’a pas été rose et la barbarie a souvent triomphé en cours de route.

Le dialogue des cultures au sein de la diversité canadienne a existé bien avant que la « diversité culturelle » devienne une catégorie administrative. Il est le tissu même de la socialisation dans notre pays, dans nos villes, dans nos communautés. Il est incontournable, il est un cas particulier de nos malentendus depuis près de deux siècles. Le dialogue est la seule façon de transcender la méfiance envers l’autre qui est inhérente à notre condition animale. Face à l’autre, il y a d’abord la peur, éventuellement la fuite, au pire l’affrontement, au mieux le dialogue. La « conversation » entre les cultures ne peut avoir lieu qu’en dépassant la peur originelle et la méfiance première qui forme encore trop souvent le premier obstacle dans les relations communautaires, nationales et internationales.

La culture, à la fois identitaire, artistique, scientifique constitue aujourd’hui — au moins à l’égal de la production matérielle désormais technologisée — un vaste univers d’activités essentielles, dont la logique ouverte ne peut-être inféodée au rendement de type industriel ou financier sans exposer l’humanité civilisée au péril mortel qui suivra la destruction en elle de sa pluralité démocratique.

Dès notre arrivée à Ottawa et notre installation à Rideau Hall le 27 septembre 2005, ma femme a affirmé son désir de « briser les solitudes ». Et pour moi, l’art et la culture tiennent une place majeure pour passer de la parole aux actes.

Dans le cadre constitutionnel qui définit la charge apolitique du chef de l’État canadien, nous avons osé imaginer de nouveaux espaces de réflexion et de dialogue, qui mettent au premier plan la jeunesse, le « vivre ensemble » et les cultures émergeantes.

En janvier dernier, ici à Calgary, nous avons inauguré le premier d'une

série de forums communautaires sur les arts urbains.

Nous avons alors entamé un dialogue avec les jeunes artistes pour  mieux cerner le rôle de liaison essentielle qu'ils jouent dans la communication entre les laissés-pour-compte de notre société et les mieux nantis.

Nous avons rassemblé des gens partageant les mêmes objectifs. Ici, comme dans toutes les villes que nous avons visitées à travers le Canada, les participants ont expliqué comment l'art urbain est devenu un espace de résistance critique et constructive contre l'isolement et de l'indifférence dont souffrent de nombreux jeunes dans notre société.  Au cours de nos nombreuses rencontres, les jeunes artistes et leur public nous ont avoué à quel point l'art urbain leur permettait de révéler le sublime et le beau dans les espaces et les quartiers qu'ils nomment eux-mêmes leur chez-soi. L'art urbain est une façon de brasser les idées et de renouer avec le désir de participer à la vie démocratique.

De la même façon, nous expérimentons de nouveaux modèles de démocratie de la communication en utilisant (et en développant) notre site web À» l’écoute des citoyens/Citizen Voices que nous avons inauguré en septembre 2006. Et pour la première fois, le Gouverneur général du Canada peut dialoguer directement avec tous les citoyens et citoyennes du Canada grâce au « chat ».

Ces nouvelles technologies de l’information sont des outils uniques pour enrichir le dialogue citoyen. Leur développement est inéluctable, pourtant, il semble clair que les médias traditionnels et les politiciens ne saisissent pas pleinement les enjeux de ce changement radical.

Après les mass médias, voici les nouvelles plateformes qui constituent les médias des masses comme le dit  Joël de Rosnay… émergeant quasi-spontanément, dynamisées par les dernières technologies de l’information et de la communication. Ces transformations, plus ou moins implicitement, entrainent le développement de nouvelles esthétiques, de nouveaux modèles économiques, de nouvelles façons de vivre ensemble.

Actuellement, les nouvelles plateformes sont en train de modifier la relation entre la politique et le citoyen. L’individu est de plus en plus désaffilié, comme un électron libre… libre de l’Église, libre de la famille, libre de l’État et donc du politique. Peu à peu c’est autour de communautés d’affinités qu’il vient s’agréger. Et nous le voyons sur notre nouveau site À l’écoute des citoyens… c’est autour de thématiques bien précises que les citoyens créent des réseaux et lancent le débat : la jeunesse, les femmes, la culture, l’environnement. Nous commençons à peine à mesurer l’impact de ces changements majeurs sur la société civile, la vie politique et  la culture.

Alors, dans ce contexte, comment peut-on repenser les relations entre l’art, la culture et la société ?

De nouveaux outils « professionnels » permettent aux citoyens de passer du stade de simples consommateurs à celui de créateurs, certains parlent même de pro-ams (professionnels-amateurs).

Les nouveaux dispositifs technologiques leur permettent de produire des contenus numériques tout à fait viables — et diffusables — avec une qualité d’image, de son, de graphisme, de vidéo, de textes qui rivalisent avec les normes de qualités que seul, jusque-là, les médias de masse pouvaient atteindre. Il y a donc un impact réel des nouvelles technologies et des nouvelles plateformes sur l’ensemble de la chaîne de production et de diffusion dont le modèle était jusqu’à maintenant exclusivement réservé aux mass media.

En novembre dernier nous avons tenu à Rideau Hall les premières rencontres intitulées Le point des arts/Art matters qui prennent place dans une réflexion plus large sur la situation et l’avenir de la création au Canada. Pour le premier Point des art/Art matters, c’est justement à l’audiovisuel et aux nouvelles technologies que nous nous sommes intéressés. Le groupe homelessnation.org, constitué de sans-abris, est par exemple venu nous parler des vidéos qu’ils réalisent eux-mêmes et mettent ensuite sur internet, créant ainsi des milliers de courts-métrages de témoignages. Grâce aux nouvelles technologies, avec finalement peu de moyens, ceux qui n’ont pas d’adresse réelle, à qui l’on ne donne pas la parole, ont maintenant un espace et un porte-voix.

Dans la société de l’information, l’économie d’échelle est en train de vaciller, ébranlée par les nouvelles technologies dans son modèle autocratique et monopolistique. Aujourd’hui la reproduction des contenus numériques se fait à un coût marginal pour une diffusion aussi instantanée que mondiale.

Si l’on en croit les observations de Joël de Rosnay dans  « La révolte du pronétariat », c’est le processus même de création qui est modifié par les nouvelles technologies et les comportements intellectuels qu’elles engendrent : « La création collaborative, ou interactive, fait appel à des réseaux d’intelligence collective et non plus à des organisations humaines pyramidales »

On va donc assister (et on assiste déjà en fait) à un affrontement entre ceux qui détiennent les moyens de production et de diffusions de l’information et ceux qui appartenaient d’une façon que l’on croyait définitive jusqu’à aujourd’hui à la catégorie close des spectateurs, lecteurs, considérés comme usagers passifs. La culture mobile (iPod, iPTV, iTV, Mobisode) vient bouleverser les modes de réception et d’utilisation de la musique, des films etc. Les médias mobiles sont non seulement sans fil, mais aussi sans lien à l’espace et au temps. Le spectateur n’est plus « captif » dans une salle de cinéma ou dans son salon. Il peut regarder le produit n’importe où et à n’importe quel moment de la journée.

Voilà donc que les temps viennent de changer : la relation entre le créateur, l’œuvre et le spectateur est en pleine mutation.

Alors, Internet est-il le média démocratique? Est-il cet outil culturel essentiel au renouvellement de la relation entre le citoyen, la cité et la société?

Peut-être, il est prometteur et l’utopie fonctionne pour le moment. Il convient cependant de rester prudent.

La révolution internet et la révolution numérique remettent en question les modes de production, d’écriture et de diffusion. Globalement, elles interpellent notre rapport à l’image, aux images, à l’imaginaire, au vrai, au faux, à la vérité et au mensonge.

Où est la réalité? Où est l’illusion? Qui prend alors le temps de l’analyse, du recul? Qui garantit la véracité de l’image? On voit plus, soit, mais est-ce qu’on nous permet de mieux comprendre?

Nous dirigeons-nous vers un monde où la croissance du virtuel nous conduira, non plus à l’ouverture à l’autre et au monde, mais à un repliement sur soi, sur nos frayeurs et nos fantômes?

La démocratisation du sens, le renforcement de l’éthique vont-ils de pair avec la capacité de chacun d’avoir accès à l’utilisation de l’image pour s’exprimer, créer, communiquer, échanger, tout autant que pour contester, mettre en question, dénoncer?

Car c’est bien autour de la question du sens et de l’éthique — et non pas seulement autour de celle des moyens — que s’établit l’enjeu social et culturel des nouvelles productions rendues possible par l’apport combiné des nouvelles technologies et des nouvelles plateformes.

Pour éviter le pire : le repliement sur soi, l’isolement, l’enfermement dans le virtuel, pour permettre le meilleur : améliorer la socialisation, la participation à la vie démocratique, contribuer à l’humanisation de l’humanité, il va falloir inventer de nouvelles façons de rassembler les individus, les énergies, les talents dans de nouveaux réseaux de sens, autour de nouveaux modèles économiques de financement alternatif. Car il est essentiel de maintenir le rôle du dialogue direct et du débat tout autant que la place de la pensée critique, ce sont des nécessités aussi vitales pour la survie des sociétés démocratiques que l’oxygène dans les écosystèmes.

C’est en ce sens qu’à la question : l’artiste peut-il jouer encore un rôle d’avant-garde dans un monde branché? Je réponds : « oui ». Et je m’explique.

Depuis l’apparition des premières peintures sur les parois de cavernes jusqu’aux graffitis sur les murs de nos villes, je crois que la mission principale de l’artiste a été de donner un sens au monde qui nous entoure. Pour reprendre une expression du philosophe Castoriadis, l’art est une fenêtre sur le chaos, le chaos du monde, le chaos de la signification.

Mais, aujourd’hui comment l’artiste peut-il être encore un donneur de sens, une vigile, une sentinelle de l’avenir, partagé entre le rôle du visionnaire et celui du témoin oculaire?

Cette question se pose d’autant plus que dans nos sociétés hyperbranchées, hyper-connectées, le net, les web, avec leurs blogues, leurs forums, leurs réseaux aux modalités apparemment infinies, omnipotentes et omniscientes menacent les artistes dans ce rôle de mise en relation sociale, de diffusion de la culture, d’exploration des savoirs et d’aventuriers de la connaissance.

À une époque où tout semble dit, ou plutôt tout semble pouvoir être dit, il apparaît en effet bien difficile pour l’artiste de se présenter comme un découvreur de sens, comme un truchement nécessaire pour éclairer le chaos du monde, pour fortifier la relation sociale, et pour assurer la communication collective dans un univers de connexions multiples qui met à la portée de chaque sujet une panoplie de moyens  qui font de lui à la fois le porteur du problème et le dépositaire de la solution.

Sous-jacent à cette proposition, il y a l’idée que les nouvelles technologies de la communication peuvent résoudre dans un même mouvement le problème de la communication entre soi et l’autre et celui de la circulation du savoir et des connaissances : d’un côté en clarifiant le malentendu inhérent à la communication en société et de l’autre en assurant un partage démocratique des connaissances qui irait de pair avec un accès universel à la culture.

Voilà qui remet singulièrement en question la place et la fonction des arts visuels et médiatiques. Mais rassurons-nous, il y a là sans doute une bonne part de pensée magique. En effet, en quoi cet accroissement exponentiel des technologies de la connexion peut-il résoudre l’imbroglio de la communication et nous dispenser d’une réflexion critique et prudente sur la production du sens. L’hyper-connexion serait-elle l’unique voie qui peut conduire au dévoilement des significations? N’y-a-t-il pas là le risque de substituer au chaos du monde, un autre chaos issu de la multiplicité des réseaux, celui de la perte des repères. En quoi cette interconnexion peut-elle garantir une meilleure — et surtout une plus juste — appréhension du réel. Une accessibilité rapide et facile aux divers champs du savoir, aux bruits et aux rumeurs du monde, ne peut pas faire l’économie du cheminement individuel sur les chemins de la connaissance et de la découverte et ne dispense pas de la nécessité de l’apprentissage.

Il convient donc de dissiper quelques brumes qui recouvrent l’idée que l’on se fait des nouveaux réseaux du savoir et de la communication dans le sillage des nouvelles technologies. L’ordinateur, en devenant de plus en plus multimédia, a ouvert la voie à des possibilités de nouvelles explorations et à des créations numériques, mais cela ne fait pas de chacun de nous un créateur potentiel et ne relègue pas les artistes aux archives de l’histoire?

Ce n’est pas la première fois que l’entrée d’une nouvelle technique dans la sphère des arts vient bouleverser les modes de représentation et faire éclater la notion même de beauté. La peinture et la sculpture le dessin ont été déjà rejoints par les collages, la photographie, le happening, la performance, la vidéo-art,  l’installation.

Déjà en 1935, lorsque Walter Benjamin publie L’œuvre d’art à l’époque de la reproduction mécanisée, il tente de tirer les leçons politiques et esthétiques de la « mécanisation » des procédés artistiques : il prédit que la reproductibilité technique des œuvres avec la lithographie, puis la photographie, conduit à la perte de l’aura de l’auteur et à la mort de l’œuvre unique. Il prévoit que l’unicité sera remplacée par l’ubiquité.

Aujourd’hui l’ordinateur pose un problème plus radical encore. Il est à la fois l’outil potentiellement le plus riche et le moins approprié à l’expression artistique. Le plus riche d’abord, parce que jamais un seul outil n’avait permis de produire et de traiter en même temps du son, des images, du texte et sa mise en forme. Il a ouvert le champ de la réalisation multimédia. Un seul individu est aujourd’hui capable à l’aide de l’ordinateur d’obtenir des résultats qu’une main humaine ne pourrait obtenir qu’au prix d’un travail énorme, sinon surhumain. On ne peut que s’émerveiller devant cet exploit, à condition de ne pas oublier que, souvent, cette machine fait ce qu’elle peut, pas nécessairement ce que l’on veut.

Il y a donc un nouveau défi technologique qu’affrontent inévitablement les artistes dans leur rapport au public et à la société. Nombreux sont les créateurs qui en sont conscients et qui rappellent dans leur œuvre que l’art a une fonction provocatrice et nécessaire. Ils mettent de l’avant dans leur œuvre l’importance de s’emparer des outils de la technologie de l’interconnexion, ils les utilisent en poussant souvent à l’extrême leurs processus, comme pour les mettre à l’épreuve. Ils permettent alors le simulacre, la simulation et interrogent l’artificialité du monde-machine dans lequel nous vivons. Ainsi se bâtissent des œuvres (je pense au Canada à celles de Vera Frankel, de Itsvan Kantor, de Dominique Blain et de quelques autres) qui démantèlent les systèmes fermés du pouvoir, de la communication, de la politique, de l’esthétique. Il revient alors à l’artiste authentique de ne pas céder au pouvoir de la machine, de faire de cet acte de résistance une action artistique qui affronte les systèmes étouffants de contrôle technologique.

L’artiste dévoile alors comment la technologie peut transformer les corps et les esprits humains en une vaste machine robotique. Son attitude critique est essentielle dans une société qui risque de sombrer dans l’illusion d’une hyper-connexion technologique qui permet de franchir magiquement les frontières qui nous séparent les uns des autres, que ce soit celles de l’individualisme surpuissant ou des préjugés. L’artiste, en rompant avec une conception angélique des nouvelles technologies, répond ainsi à l’urgence de dissiper l’illusion qui laisse entendre que les nouveaux médias sont « naturellement » rassembleurs et citoyens.

Il nous reste bien des solitudes à briser et pour nous aider nous avons grand besoin des artistes déchiffreurs du chaos du monde. Le beau et l’art restent essentiels dans le rapport à l’énigme infini du sens de l’univers et de l’être humain.

Pour cela nous devons encourager et protéger les arts et les artistes, célébrer leur présence et reconnaître leur nécessité dans nos cités comme dans notre pays. À Rideau Hall, nous pensons que la relation entre la culture et la société dans toute sa diversité est le moteur essentiel du vivre ensemble. C’est pourquoi notre priorité est de contribuer à développer et à encourager par tous les moyens démocratiques le dialogue citoyen à travers le Canada en privilégiant l'apport créatif de la jeunesse et le dynamisme des cultures émergeantes.

Les remises des prix du gouverneur général et les rencontres du Point des arts qui  précèdent désormais chaque cérémonie expriment clairement la volonté de la Gouverneure générale et la mienne de mettre de l’avant le rôle des créateurs et la fonction sociale de leurs créations. On doit souhaiter que nos concitoyens et concitoyennes prennent conscience de plus en plus et de mieux en mieux de l’importance vitale des arts et de la culture dans le développement d’une société saine et harmonieuse. Pour cela, il conviendrait de rappeler aux media de masse traditionnels, journaux et télévision, d’accorder une présence beaucoup plus grande aux artistes. Pour qu’ils aient une influence sur la société, encore faut-il qu’ils soient intégrés dans les modes de représentation de notre communauté, qu’elle soit ville ou pays. Sur ce point, nous avons quelques trous dans notre mémoire collective; on ne peut pas demander à des créateurs, des artistes, de tout faire : de produire une œuvre la plus originale possible et puissante, et d’en être en même temps les promoteurs, de subvenir à leurs besoins immédiats tout en assurant souvent l’avenir  et la pérennité de leur création.

N’oublions jamais que la première trace de l’humanité de l’homme, le premier pas en dehors de la barbarie, est une œuvre d’art inscrite au plus profond de notre histoire dans la pierre des montagnes, à l’intérieur des cavernes, au milieu d’un désert africain. L’art reste aujourd’hui un outil puissant de communication, de socialisation et d’interpénétration des cultures. On retrouve la Chine à Montréal, le Louvre à Québec, l’art Nègre à Vancouver, la peinture haïtienne à Calgary, un artiste palestinien à Toronto. C’est l’antidote aux nationalismes trop étroits, c’est la plus belle façon, en effet de briser nos solitudes.

Il faut laisser aux artistes le soin — et le devoir — d’explorer des pistes et des territoires nouveaux, des supports différents et faire en sorte qu’ils soient les vigiles, les sentinelles et les passeurs qui utilisent les changements technologiques pour explorer des changements radicaux.

Personnellement, je puis en témoigner comme cinéaste. Depuis vingt-cinq ans, le cinéma documentaire m’a permis d’aller là où je ne serais jamais allé si je n’avais pas eu des films à faire pour interroger les identités, les nationalismes, l’exil, les révolutions, la barbarie, les rapports entre l’artiste et la politique, la liberté, la tolérance, le racisme.

Le cinéma m’a permis d’aller à la découverte de l’Autre, de suivre les chemins de la connaissance et de partager avec le public. Avec mes films, je poursuis un itinéraire autant philosophique que cinématographique. Je remets en cause l’évidence de « la vérité médiatique » qui repose sur l’illusion que l’on peut tout dire sur un événement, un être, une situation, un destin — car je sais que c’est impossible. Je tente plutôt de dire tout ce qu’on peut savoir sur cet événement, cet être, cette situation, ce destin et de provoquer une prise de conscience qui conduisent le spectateur et la société à faire leurs devoirs de réflexion. Je sais que devant la tragédie ou devant la beauté du monde, il ne faut ni pleurer, ni rire, il faut surtout comprendre.

L’écrivain québécois Jacques Ferron affirmait que : La réalité se dissimule derrière la réalité. Je partage pleinement ce constat. En effet, la vérité n’est pas donnée, elle est souvent plurielle et c’est de cette complexité que l’acte artistique doit rendre compte au risque d’ouvrir la controverse, car dans la quête de vérité la confrontation est inévitable.

Mon cinéma repose sur ce préalable philosophique. Les spectateurs eux-mêmes sont interpellés par ce rapport à la vérité, ils ne pourront pas rester parquer de l'autre côté de l’écran, comme des observateurs attentifs du déroulement de l'histoire, passifs devant les rebondissements inattendus de la rencontre entre les personnages, au contraire, je mets tout en place pour qu’ils soient contraints d'abandonner leur strict statut de témoins-spectateurs. Je fais tout pour qu’ils entrent dans l'aire de jeu du film par la controverse, condition nécessaire à la prise de conscience. La démarche créatrice s’inscrit dans une lecture très complexe du réel : c’est une tentative de dévoilement, il en est du cinéma comme de la peinture, du tableau, du théâtre, enfin de tous les arts qui tentent de représenter, mieux de construire le réel qui se cache sous les apparences de la réalité.

Je sais que je dis du cinéma que je fais et que j’aime, je peux le dire de la création artistique en général. La création n'est pas le lieu des sciences humaines ou celui de l'intervention culturelle, encore moins celui du travail social, je crois qu’il est celui, plus fondamental, de la résistance, celle qui se bâtit autour de la pensée critique. C’est en ce sens que l’art est un des lieux privilégié de la pensée vivante dans une culture et dans une société. Il est l’espace de liberté et d’expression des jeunes générations, souvent leur seul mode d’inclusion, comme il est le dernier recours des exclus de la société. 

En ce sens, l’artiste ne détient pas le monopole de la pensée critique et de la résistance, et c'est heureux, mais il a un droit fondamental à sa part de respect et d'attention. Le destin d'un peuple ne peut pas être abandonné aux seules mains des experts. On ne gère pas la culture et la pensée comme on gère un organigramme. L'Histoire fourmille d'exemples malheureux où la création dans une société a péri des mains mêmes de ses bienfaiteurs qu'ils aient été technocrates attentifs ou monarques myopes.

Calgary pourrait être le lieu qui empêche le Canada de dormir sur cette question radicale de la culture et de l’art en rappelant aux canadiens que c’est une question centrale pour le destin de notre société.

Car un pays qui n'écoute plus ses créateurs est une culture en perdition. Il faut permettre aux artistes de rester à la lisière du présent, en indiquant parfois les chemins erratiques, parfois les routes inachevées de nos utopies. Il est donc important d'accorder une place certaine à ceux et celles qui font profession d'explorer les éclairs tragiques des existences, la beauté parfois, l'ignoble aussi, et qui, dans la banalité des choses, débusquent un instant le sublime, l'inattendu, l'imprévisible. C'est un travail de chercheur d'or, aussi inutile, aussi essentiel, avec sa part de rêve, son patient cheminement et ses découvertes sublimes.