Son Excellence Jean-Daniel Lafond - 4e Rencontres internationales du documentaire et de coproduction franco-nord-américaines

Ce contenu est archivé.

 

Discours d'ouverture à l'occasion des 4e Rencontres internationales du documentaire et de coproduction
franco-nord-américaines

Montréal, le mercredi 7 février 2007

SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS

D’abord, je veux remercier Messieurs Yves Jeanneau et Jean Cressant de m’avoir invité à partager avec vous quelques remarques en guise d’introduction au forum « Les chaînes généralistes et les nouvelles plateformes » qui inaugure ces quatrièmes Rencontres internationales du documentaire qui ont eu l’heureuse idée de choisir Montréal comme escale québécoise et canadienne.

Bien sûr, je suis ici aussi pour représenter mon épouse, la Gouverneure générale du Canada dont je vous transmets les salutations chaleureuses et les souhaits de réussite.

J’avoue aussi qu’aujourd’hui, en tant que cinéaste et documentariste, je retrouve avec plaisir  dans cette salle de nombreux collègues et quelques complices avec lesquels j’ai eu (et j’ai encore) le bonheur de faire des films ou de partager pendant sept ans la belle aventure des Rencontres Internationales du documentaire de Montréal et de l’Observatoire canadien du documentaire.

Depuis plus de vingt ans, le cinéma documentaire m’a permis d’aller là où je ne serais jamais allé si je n’avais pas eu de films à faire pour interroger les identités, les nationalismes, l’exil, les révolutions, la barbarie, les rapports entre l’artiste et la politique, la liberté, la tolérance, le racisme, l’ouverture à l’autre. J’ai compris que le cinéma documentaire est un cinéma de la découverte de l’Autre, de la connaissance et du partage avec le public.

C’est cette même route que j’ai choisi de suivre depuis notre arrivée à Ottawa, en septembre 2005. Dans ce cadre institutionnel, celui de la charge apolitique de chef de l’État canadien, nous avons osé imaginer de nouveaux espaces de réflexion et de dialogue. Nous expérimentons ces nouveaux modèles de démocratie de la communication en utilisant (et en développant) notre site web à l’écoute des citoyens/citizen voices que nous avons ouvert en septembre 2006. Et pour la première fois, le Gouverneur général du Canada peut dialoguer directement avec tous les citoyens et citoyennes du Canada grâce au « chat » ou clavardage comme il convient de dire en français.

Les nouvelles technologies de l’information sont des outils uniques pour enrichir le dialogue citoyen Leur développement est inéluctable, pourtant, il semble clair que les médias traditionnels et les politiciens ne saisissent pas pleinement les enjeux de ce changement radical.

Après les mass médias, voici les nouvelles plateformes qui constituent les médias des masses comme le dit  Joël de Rosnay… émergeant quasi-spontanément, dynamisées par les dernières technologies de l’information et de la communication. Ces transformations, plus ou moins implicitement, entrainent le développement de nouvelles esthétiques et de nouveaux modèles économiques.

Actuellement, les nouvelles plateformes sont en train de modifier la relation entre la politique et le citoyen. L’individu est de plus en plus désaffilié, comme un électron libre… libre de l’Église, libre de la famille, libre de l’État et donc du politique. Peu à peu c’est autour de communautés d’affinités qu’il vient s’agréger. Et nous le voyons sur notre nouveau site À l’écoute des citoyens… c’est autour de thématiques bien précises que les citoyens créent des réseaux et lancent le débat. Nous commençons à peine à mesurer l’impact de ces changements majeurs sur la société civile, la vie politique et  la culture.

Dans le domaine qui nous intéresse ici, le documentaire, comment peut-on faire un état des lieux et tracer un portrait de l’avenir?

De nouveaux outils « professionnels » permettent aux citoyens de passer du stade de simples consommateurs à celui de créateurs, certains parlent même de pro-ams (professionnels-amateurs).

Les nouveaux dispositifs technologiques leur permettent de produire des contenus numériques tout à fait viables – et diffusables – avec une qualité d’image, de son, de graphisme, de vidéo, de textes qui rivalisent avec les normes de qualités que seul, jusque-là, les médias de masse pouvaient atteindre.

Il y a donc un impact réel des nouvelles technologies et des nouvelles plateformes sur l’ensemble de la chaîne de production et de diffusion dont le modèle était jusqu’à maintenant exclusivement réservé aux mass media.

En novembre dernier nous avons tenu à Rideau Hall, résidence du Gouverneur général à Ottawa, les premières rencontres intitulées Le Point des arts/Art Matters qui se placent dans une réflexion plus large sur la situation et l’avenir de la création au Canada. Pour ce premier Point des art/art matters, c’est justement à l’audiovisuel et aux nouvelles technologies que nous nous sommes intéressés. Le groupe homelessnation.org, constitué de sans-abris, est par exemple venu nous parler des vidéos qu’ils réalisent eux-mêmes et mettent ensuite sur internet, créant ainsi des milliers de courts-métrages de témoignages. Grâce aux nouvelles technologies, avec finalement peu de moyens, ceux qui n’ont pas d’adresse réelle, à qui l’on ne donne pas la parole, ont maintenant un espace et un porte-voix.

Dans notre société de l’information, l’économie d’échelle est en train de vaciller, ébranlée par les nouvelles technologies dans son modèle autocratique et monopolistique. Aujourd’hui la reproduction des contenus numériques se fait à un coût marginal pour une diffusion aussi instantanée que mondiale. La révision et la restructuration du modèle de financement, de création, de production et de diffusion du documentaire sont donc inéluctables à court terme.

Si l’on en croit les observations de Joël de Rosnay dans « La révolte du pronétariat », c’est le processus même de création qui est modifié par les nouvelles technologies et les comportements intellectuels qu’elles engendrent : « La création collaborative, ou interactive, fait appel à des réseaux d’intelligence collective et non plus à des organisations humaines pyramidales ».

On va donc assister (et on assiste déjà en fait) à un affrontement entre ceux qui détiennent les moyens de production et de diffusions de l’information et ceux qui appartenaient d’une façon que l’on croyait définitive jusqu’à aujourd’hui à la catégorie close des spectateurs, lecteurs, considérés comme usagers passifs.

Mais voilà que les temps viennent de changer : la relation entre le créateur, l’œuvre et le spectateur est en pleine mutation.

On vient de voir apparaître une nouvelle catégorie des usagers des réseaux numériques capable de produire, de diffuser et même de vendre des contenus numériques non propriétaires.

Dans un article du Monde, récent puisque daté du mardi 30 janvier 2007, on apprend que You Tube envisage de rémunérer ses abonnés. C’est tout au moins ce que Chad Hurley, l’un des trois cofondateurs du site communautaire, a annoncé, le 27 janvier lors du Forum économique mondial de Davos. Pour le citer, il dit qu’il envisage « un partage des revenus avec les utilisateurs ». Ainsi le site, sur lequel plus de 70 millions de vidéos sont visionnées chaque jour, commencerait de rémunérer ses abonnés dans les prochains mois, notamment pour développer le contenu du site.

Voilà qui, évidemment, nous questionne et nous encourage à penser vite, avant que l’on ne déclare la mort définitive de la télévision généraliste.

Qu’est ce qui fait courir cette nouvelle génération web pour qui You Tube ou Daily Motion sont quotidiennement le lieu d’échange, d’information et de diffusion?

Une partie de la réponse est-elle proposée par John-Paul Lepers, un journaliste français qui a quitté la télévision généraliste pour lancer sur le web Télé-Libre, qui déclare :

« Internet est par essence un média démocratique (…). Alors que la télévision, en un sens, est un média totalitaire. »

On peut aussi penser à ces journalistes expérimentés du Washington Post qui ont quitté leur réputé journal pour créer le site web The Politico. Pour faire du journalisme politique autrement comme ils l’expliquent.

Dans le même esprit, Karl Zéro, autre journaliste français transfuge de la télévision vers le Web dit : Le web « c’est une nouvelle liberté loin des censures, des coups de téléphone et des pressions des patrons. »

Assurément, le web élimine les contraintes d’espace et de temps qui déterminent l’organisation de la programmation et la mise en format de la production. Il y a, de toute évidence, avec internet une nouvelle forme possible de télévision. Mais cette nouvelle forme va-t-elle (et surtout  pourra-t-elle) remplacer la télévision que nous connaissons encore aujourd’hui?

Actuellement, le modèle économique de la nouvelle télévision est embryonnaire, il n’est pas vraiment défini et il serait important de le définir pour pouvoir aller plus avant.

Pour lors, son attrait repose sur ce séduisant vent de liberté (éditorial, de temps et de format) et sur une promesse d’éthique démocratique qui permettrait de donner la parole aux sans-voix, et de déjouer les censeurs.

Ainsi, John-Paul Lepers, compte bien, s’il réussit à régler la question des droits, diffuser sur sa « Télé-Libre » son Mâdame, le film qu’il a consacré à Madame Bernadette Chirac et qui a été refusé d’antenne par Canal + pour « irrévérence ».

Alors, Internet est-il le média démocratique ? Peut-être, il est prometteur et l’utopie fonctionne pour le moment. Il convient cependant de rester prudent. Ne risque t-il pas, à moyen terme, d’imiter la télévision? Ou n’est-il encore trop souvent contraint d’être le support, l’outil de promotion de la télévision généraliste lorsque celle-ci s’offre des sites internet? Pour s’en distinguer, il lui faut inventer des formats nouveaux, une écriture différente, et surtout s’articuler autour d’une économie alternative. Il reste du chemin à parcourir.

Quoiqu’il en soit, cette effervescence du côté du web et des nouvelles plateformes, a créé un choc (sans doute salutaire) du côté des télévisions généralistes, avant d’induire un mouvement de résistance et d’interrogation tout à fait propice aux inventions.

En effet, après la menace, l’internet apparaît aujourd’hui comme le côté branché des télévisions généralistes. Nous aurons sans doute l’occasion d’évoquer et de discuter tout à l’heure des différentes expériences menées au sein de plusieurs chaînes tant au Canada qu’à l’extérieur et dont les représentants sont dans la salle.

Au Canada, la participation à You Tube est forte. En revanche, Radio-Canada a créé et développé son propre site web et l’ONF, véritable caverne d’Ali Baba de l’animation et du documentaire met à disposition une partie de ses richesses sur le web et offre un site spécifique  Parole citoyenne/CitizenShift dont le succès est indéniable. Il s’affirme de plus en plus comme un modèle de réseau civique interactif, branché sur les questions sociales, ouvert aux documentaristes et au dialogue tant national qu’international.

Dans cette mouvance, je dois ajouter notre propre exemple à Rideau Hall. Lors de son discours d’installation, la Gouverneure générale Michaëlle Jean, a défini le sens de son action et de son mandat en trois mots : briser les solitudes. Elle a ainsi ouvert un dialogue transcanadien et international qui me semblait tout à fait compatible avec le potentiel démocratique du web. Avec les conseils et l’expertise de Patricia Bergeron et d’Yves Bisaillon  qui ont développé et animent Parole citoyenne à l’ONF, j’ai pu constituer une petite équipe avec laquelle j’ai mis sur pieds ce site interactif  À l’écoute des citoyens/Citizen Voices  qui, en quelques mois a fait passer l’institution que nous représentons d’un modèle de communication et de relations avec la population unidirectionnel à peine sorti du XIXe siècle à un réseau interactif propre au XXIe siècle. Nous avons ainsi contribué à donner à la fonction et à l’institution un dynamisme nouveau et une attention jamais égalée auprès des canadiens et des canadiennes.

Alors, est-ce à dire que la bonne vieille télévision généraliste n’en a plus pour longtemps?

Techniquement, il est vrai que les innovations vont à une vitesse folle. Le numérique prend de l’ampleur à l’échelle planétaire et l’analogique aura disparu bientôt des écrans. Le 3D se prépare à venir modifier radicalement la perception de l’image. Déjà des candidats à la présidentielle française ont lancé grâce à la technologie Second Life leur quartier général de campagne virtuel et animé que l’on peut visiter sur notre écran d’ordinateur. La haute-définition gagne partout du terrain et les Centres de divertissement numérique font déjà partie des réalités domestiques. Le téléchargement modifie de plus en plus les habitudes des consommateurs d’images et de sons.

La culture mobile (iPod, iPTV, iTV, Mobisode) vient bouleverser les modes de réception et d’utilisation de la musique, des films etc. Les médias mobiles sont non seulement sans fil, mais aussi sans lien à l’espace et au temps. Le spectateur n’est plus « captif » dans une salle de cinéma ou dans son salon. Il peut regarder le produit n’importe où et à n’importe quel moment de la journée.

Comment alors prendre en compte les différents endroits et moments où le spectateur consomme les contenus?

La télévision interactive modifie la réception en jouant sur les modes de lecture et sur la programmation à la demande, en lien avec la « vidéo à la carte » qui libère le spectateur des contraintes de la grille horaire.

Il est sûr qu’à ce stade, la télévision généraliste n’a plus le choix et n’a qu’un seul recours, comme le dit mon ami André Caron, directeur du  (le CITÉ) à l’Université de Montréal et auteur avec Letizia Caronia du livre Culture Mobile : La télévision ne peut que faire alliance avec le web si elle veut maintenir sa relation au public et son influence sur les générations futures. »

Sinon elle est moribonde, sinon tout à fait morte comme l’affirme Jean-Louis Missika qui écrit : « La télévision se noie dans un océan d’écrans, de terminaux, de réseaux, de portables et de mobiles. Elle est partout et finalement nulle part. »

Je crois qu’il y a dans cette alliance télé-web une seconde vie pour la télévision généraliste sinon un complet renouveau. Il y a aussi un possible regain pour le documentaire.

Il est donc préférable de penser que la télévision de papa va disparaître de mort douce et renaître autrement de l’effet-web.

Cette alliance inéluctable permettra de conserver le meilleur de la télévision : ses grands moments de communion rassembleurs, ces participations unitaires autour de grands événements, de grands spectacles, de grands débats. Elle continuera ainsi répondre au besoin du spectateur d’être parfois le témoin passif, le témoin émerveillé, tandis que, de l’autre côté, dans son alliance avec le web, elle aura l’opportunité de développer une télévision du partage, de l’échange, du dialogue.

Mais en conséquence la télévision devra, elle aussi, partager le temps, l’espace et l’argent avec les autres plateformes de diffusion complémentaires ou concurrentielles. Elle sera une plate-forme de diffusion parmi les autres. Elle l’est déjà. Il faudra repenser la façon de faire des émissions et, en ce qui nous concerne ici, la façon de faire, de produire, de réaliser, de montrer, de diffuser les documentaires. Également la façon de respecter la diversité culturelle, de gérer les droits, de protéger les œuvres.

Il faudra donc inventer de nouveaux chemins pour accueillir et financer le documentaire tout en protégeant sa spécificité d’œuvre de création fondée sur une démarche d’analyse et sur la réflexion. Car ce qui compte dans ce travail des internautes créateurs, des amateurs professionnels, c’est moins la reconnaissance du travail en tant qu’œuvre plutôt que la reconnaissance du message et donc la reconnaissance par la communauté. Pour présenter des œuvres à des yeux habitués à de nouvelles esthétiques, les professionnels de l’image seront-ils forcés par ce mouvement de désapprendre à créer des images?

La révolution internet – et la révolution numérique – remettent en question les modes de production, d’écriture et de diffusion. Globalement, elles interpellent notre rapport à l’image, aux images, à l’imaginaire, au vrai, au faux, à la vérité et au mensonge.

Où est la réalité? Qui prend alors le temps de l’analyse, du recul ? Qui garantit la véracité de l’image? On voit plus mais est-ce qu’on nous permet de mieux comprendre?

Nous dirigeons-nous vers un monde où la croissance du virtuel nous conduira, non plus à l’ouverture à l’autre et au monde, mais à un repliement sur soi, sur nos frayeurs et nos fantômes?

La démocratisation du sens, le renforcement de l’éthique vont-ils de pair avec la capacité de chacun d’avoir accès à l’utilisation de l’image pour s’exprimer, créer, communiquer, échanger, tout autant que pour contester, mettre en question, dénoncer?

Car c’est bien autour de la question du sens et de l’éthique –- et non pas seulement autour de celle des moyens –- que s’établit l’enjeu social et culturel des nouvelles productions rendues possible par l’apport combiné des nouvelles technologies et des nouvelles plateformes.

Pour éviter le pire : le repliement sur soi, l’isolement, l’enfermement dans le virtuel, pour permettre le meilleur : améliorer la socialisation, la participation à la vie démocratique, contribuer à l’humanisation de l’humanité, il va falloir inventer de nouvelles façons de rassembler les individus, les énergies, les talents dans de nouveaux réseaux de sens, autour de nouveaux modèles économiques de financement alternatif. Car il sera essentiel pour maintenir le rôle et la place du documentaire, aussi vital pour la survie des sociétés démocratiques que l’oxygène dans les écosystèmes, de protéger les auteurs et de maintenir la fonction et le rôle des créateurs.

En ce sens, l’expertise des télévisions généralistes dans ce domaine est important, tant dans leurs réussites que dans leurs échecs, si vous me permettez cette considération partisane.

Aussi, il est urgent que les télévisions déjà terriblement mises à sac par la multiplication des chaînes thématiques, puissent se repenser rapidement à la lumière de la révolution du web. Certaines montrent déjà la voie après avoir compris que le choc du web pouvait les propulser d’un bond dans le XXIe siècle. Elles peuvent ainsi inventer (sinon retrouver) leur mandat généraliste initial oublié en cours de route, mis à mal par la main mise du divertissement à tout prix comme solution ultime à leur crise d’audience, ultime sursaut avant l’autodestruction.

Alors le web comme avenir de la télévision, pourquoi pas? Et une voie royale – si j’ose dire – pour faire du documentaire autrement?