Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du Sommet de l’enfance et de la jeunesse de l’Ontario

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Toronto, le jeudi 26 octobre 2006

C’est avec un grand plaisir que je me joins à vous ce matin, au Sommet de l’enfance et de la jeunesse de l’Ontario. Comme vous le savez sans doute, je me suis promis, lors de ma nomination comme 27e gouverneur général du Canada, d’axer l’une de mes priorités sur les jeunes.

J’ai entrepris un long et stimulant périple à travers le pays, qui m’a permis de rencontrer des Canadiennes et des Canadiens de tous les milieux et d’engager de jeunes femmes et de jeunes hommes dans un dialogue sur leur rôle d’agents de changement au sein de leurs communautés. C’est une aventure merveilleuse. Et cela  n’a fait que raviver ma conviction, ma certitude que notre capacité de bâtir le type de société dans laquelle nous souhaitons tous vivre repose sur la participation de tous, plus particulièrement sur la participation des jeunes.

C’est pourquoi j’apprécie tellement chaque occasion qui m’est donnée d’échanger avec les jeunes, d’appuyer des jeunes comme vous dans vos efforts pour bâtir un monde meilleur, un environnement meilleur, une communauté meilleure, de célébrer vos réalisations, vos idées de solutions aux problèmes qui se posent à vous dans le milieu qui vous entoure — votre famille, votre école, votre quartier, votre ville — et de vous encourager à nouer des liens avec des jeunes de partout au pays.

Durant ma visite officielle au Québec à titre de gouverneure générale, j’avais opté pour une formule inédite, en rencontrant une douzaine de jeunes détenus travaillant à une émission radiophonique innovatrice qui leur permet d’avoir une voix au sein de la communauté, c’est-à-dire au-delà des murs de l’incarcération.

Nous avons passé là, dans un minuscule studio à l’intérieur de la prison de Bordeaux, deux heures très émouvantes avec ces jeunes hommes à partager des idées sur ce que signifient la liberté, la responsabilité et la dignité humaine, et sur l’impact qu’ont ces valeurs sur la vie de ces jeunes hommes s’apprêtant à réintégrer la société, sur leurs espoirs et leurs rêves. C’est en termes déchirants qu’ils se sont exprimés — certains en rappant, certains en chantant, d’autres en lisant de la poésie — pour partager leurs récits personnels de douleur, de désillusion et même de désespoir.

Cependant, j’étais très touchée de voir, au fur et à mesure de notre conversation, comment cet échange les aidait à prendre conscience du fait que, pour pouvoir devenir des citoyens à part entière, il est impératif d’adopter une façon de penser différente, une attitude différente. Le crime ne paie pas. Le crime, ce n’est pas la vraie vie. Le crime, c’est la destruction de sa propre vie et, parfois, de celle des autres.

Alors qu’ils parlaient du respect, j’ai vu dans leurs yeux cette étincelle d’espoir, le désir sincère de se tailler un avenir  meilleur, plus responsable. J’estime que ce message, fort et valable, exprimé par ces jeunes détenus n’a jamais été aussi pertinent qu’aujourd’hui.

Comme on le sait, ce sommet est pour les fournisseurs de services et les jeunes une occasion d’échanger sur les programmes qui sont offerts à ce segment de la population en Ontario. Or je sens qu’avec l’énergie et le dynamisme qui émanent de cette rencontre, des choses encore plus importantes se passent ici. Un peu plus tôt ce matin, j’ai rencontré 200 jeunes de tous les coins de la province lors d’une discussion ouverte, où nous avons abordé toutes sortes de questions qui affectent directement les jeunes, y compris le degré d’efficacité des différents espaces offerts aux jeunes par la province par rapport à leurs besoins.

La magie de cette rencontre était dans la qualité des échanges avec des jeunes de tant de milieux différents, originaires de tous les coins du globe et provenant de toutes les régions de cette province, certains vivant même en foyers d’accueil ou sous la protection de la jeunesse.

Je ne vous apprends rien en vous disant qu’il y a encore dans notre société une tendance à considérer les jeunes comme étant foncièrement amorphes.

Nombreux sont les gens qui trouvent que les jeunes Canadiennes et Canadiens sont avant tout attirés par la frivolité de la mode et le dernier cri dans les divertissements, qu’ils ne sont tout simplement pas engagés socialement. Cette perception devient plus prononcée lorsqu’on parle des jeunes dits « à risque ». Ici, des préjugés bien ancrés creusent un fossé entre les jeunes les plus marginalisés et le reste de la société. Voilà une bien triste réalité.

Qui n’a pas entendu ces vieux clichés : « Ils font peur…ils n’entendent rien… ils sont une menace pour la société… certains jeunes sont même irrécupérables… ils se fichent de tout… ils ne sont pas d’ici… qu’ils retournent dans leurs pays. »

Ces façons de penser ne font que renforcer les solitudes qui nous empêchent d’entretenir des rapports les uns avec les autres. Finalement, de telles attitudes encouragent les éléments criminels qui cherchent à attirer dans leurs filets celles et ceux qui sont les plus vulnérables.

Nous voyons de plus en plus de groupes criminels bien structurés approcher celles et ceux qui ont totalement perdu confiance en eux et dans notre société; combien de chefs de gangs vont leur donner un faux sentiment d’appartenance et en les attirant au moyen de récompenses alléchantes.

L’énergie que je ressens ici me porte néanmoins à croire que, même si certains d’entre vous sont aux prises avec la violence et le désespoir, nous ne devons jamais oublier que les jeunes ont eux aussi l’espoir d’un avenir meilleur, pour eux-mêmes et pour leurs pairs.

Or cet espoir n’est pas uniquement un rêve; non, c’est une réalité qui grandit et dont les racines sont fermement implantées dans les espaces qui existent, partout au pays, pour favoriser le dialogue, la solidarité et la bienveillance.

La discussion ouverte de ce matin avec les jeunes m’a nourrie d’un grand espoir. Car ils ont eu le courage de me raconter certaines de leurs expériences les plus difficiles et de formuler des recommandations concrètes sur les façons de traiter ces problèmes d’une manière constructive et efficace.

J’ai été frappée par leur honnêteté, par leur simplicité et  par leurs idées créatrices. Leur volonté de poursuivre leurs rêves était exemplaire, remarquable et sincère.

Je dois avouer que, par ce dialogue, vous avez dépassé mes attentes et démontré à quel point chacune et chacun de vous possède la capacité de changer sa vie pour le mieux et aussi celle des autres.

Vous avez montré au pays que les jeunes sont non seulement les leaders de demain, mais bien les leaders d’aujourd’hui, et qu’il est de notre devoir à tous d’appuyer leurs efforts visant à apporter des changements positifs dans notre pays.

Vous, les jeunes qui êtes ici présents, avez proclamé haut et fort et clairement votre désir sincère d’être des leaders responsables et des agents de changement positifs dans vos propres vies et celles de vos pairs. J’estime que vous méritez tous une bonne main d’applaudissements.

C’est ici, à force d’entendre vos voix s’exprimer ce matin, que j’ai bien saisi à quel point il importe que vous soyez entendus et respectés, à quel point vous souhaitez maintenir votre engagement et forger des réseaux avec des jeunes de cette province et des autres régions du pays.

Je m’en voudrais, toutefois, de ne pas souligner l’ouverture d’esprit des organisateurs du sommet et des fournisseurs de services qui sont présents. Ils prêtent véritablement une oreille attentive à ce que leur disent les jeunes.

Dans ma carrière antérieure de journaliste, j’ai remarqué parfois que ceux qui offrent des services aux jeunes tiennent rarement compte de leurs idées et de leurs points de vue lorsqu’ils créent et exécutent les programmes. Le plus souvent, les jeunes que j’ai rencontrés se voient offrir des activités qui reflètent davantage les perspectives d’un segment de la population plus âgé et sans doute plus aisé. Il n’est donc pas surprenant que, dans mes interactions avec les jeunes Canadiennes et Canadiens au cours de l’année écoulée, ceux-ci se soient plaints sans cesse de l’écart entre certains des ces services et leurs besoins réels, leurs besoins les plus pressants.

Grâce au dialogue et à l’échange intergénérationnel d’aujourd’hui, les organisateurs du sommet s’emploient à repenser le rapport entre les fournisseurs de services et les jeunes, reconnaissant ainsi l’importance de faire participer ces derniers au processus, de manière à savoir comment les aider adéquatement.

En fin de compte, ils donnent aux jeunes les moyens de s’aider eux-mêmes et de faire partie intégrante du processus. Il est révolu ce temps où les jeunes demeuraient passifs pendant que d’autres décidaient de leur avenir à leur place; non, ici, les jeunes et les fournisseurs de services collaborent afin de créer les conditions susceptibles d’aider les jeunes à réaliser leurs rêves et leurs aspirations.

C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de vous féliciter pour vos efforts, qui illustrent vraiment à quel point la bienveillance, la solidarité et le dialogue ont le pouvoir certain de jeter les fondements d’un monde meilleur, d’un environnement meilleur, d’un quartier meilleur, d’une école meilleure, d’un foyer meilleur, d’une communauté meilleure, etc. Les Canadiennes et les Canadiens ont beaucoup à apprendre de votre initiative, car elle insuffle un espoir à des milliers de personnes à travers le pays et, ultimement, aide à briser une autre des solitudes qui empêchent notre vivre ensemble… notre désir de vivre dans l’harmonie et le respect.

Sachez que je crois en vous, en  vos forces, en vos idées créatrices, en vos solutions et vos initiatives. Je vous encourage donc toutes et tous à poursuivre sur cette voie des plus prometteuses.

Encore une fois, j’aimerais vous remercier de m’avoir accueillie aujourd’hui, et je souhaite que le reste de ce sommet soit pour vous un succès retentissant.

Merci beaucoup.