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Rideau Hall, le mercredi 22 mars 2006
C’est un honneur pour mon mari Jean-Daniel Lafond et moi-même d’accueillir à Rideau Hall quelques-uns des plus grands artistes de notre temps. D’autant que cette résidence est habitée en permanence par une centaine d’œuvres de peintres et d’artistes visuels canadiens d’hier et d’aujourd’hui qui enrichissent notre imaginaire collectif. Voyez celle-ci, de Jean-Paul Lemieux, que j’ai eu le plaisir de redécouvrir cet automne au Centre des arts de la Confédération, à Charlottetown, et qui illustre l’un des moments forts de l’édification de ce pays. Je suis très heureuse que le Centre ait accepté de nous prêter cette œuvre, et que tant d’autres musées et galeries d’art au pays nous prêtent aussi des œuvres d’art exceptionnelles, de sorte que les quelque 200 000 visiteurs qui défilent ici chaque année aient la possibilité d’apprécier la présence lumineuse et la portée de l’art canadien.
Parfois, en parcourant les lieux, je me surprends encore à ralentir le pas, voire à m’arrêter un instant, pour contempler une toile, une gravure, une sculpture. Il suffit que la luminosité soit différente de celle d’hier ou de la semaine précédente, et c’est comme si l’œuvre était transformée, comme si je la voyais pour la première fois. Il arrive aussi que je remarque un détail qui m’avait échappé jusqu’ici et que l’œuvre prenne alors une signification nouvelle. Ces objets de création, que je côtoie au quotidien, sont en mouvance bien que suspendus à un mur ou installés dans un espace défini. Ces œuvres ont une vie bien à elles et se réinventent à chaque regard qu’on y pose.
Réinventer le monde; n’est-ce pas le propre de l’art? Journaliste, j’ai dû rendre compte d’événements, de faits, de situations. J’ai donné à voir la réalité toute crue, si dure soit-elle, pour provoquer la réflexion. Vous, vous substituez l’invention à la réalité. Vous taillez des brèches dans le réel pour que l’imagination puisse y passer et nous éclairer d’une lumière neuve. Pour reprendre les mots de Jacques Ferron, un écrivain qui nous a beaucoup inspirés mon mari et moi, vous montrez « la vie qui passe derrière les apparences ». Vous révélez une part d’invisible, d’intangible, d’essentiel à celles et ceux qui voient à travers vous, à travers votre regard, pour rejoindre une vision du monde, un point de vue sur le temps, une perspective singulière dans l’espace du plus grand nombre.
D’où l’importance de votre travail et de votre rôle dans la société d’aujourd’hui, marquée par la surconsommation et la fugacité des images qu’on nous propose. Vous, artistes, peintres, sculpteurs, cinéastes, vous nous invitez à aller sous la surface des choses, dans les profondeurs du monde. Les images que vous nous proposez sont pensantes. Elles nous incitent à vous suivre dans votre quête de sens. Souvent, ce pèlerinage sur les lieux de la vérité dérange, provoque, entraîne un questionnement, va à l’encontre des idées reçues. Ce parcours que nous empruntons à vos côtés, votre parcours singulier, est à lui seul une leçon de liberté, une leçon de liberté si essentielle en ces temps où le conformisme nous guette et où se multiplient tant d’images vouées à la surenchère marchande.
Dans cet espace de liberté qu’est la création, tout est permis, tout devient possible. C’est un univers qui fait fi des conventions, des normes ou des a priori, non par bravade, mais pour revendiquer le plaisir de l’exploration et de la découverte. Ce lieu, qui est le lieu même de l’expression et de l’ouverture, ne s’inscrit pas en marge de la vie; il s’en nourrit. Plus il est riche de perspectives et d’idées nouvelles, plus il favorise l’épanouissement de l’humanité, voire son dépassement. C’est pourquoi la vitalité et la diversité de la production artistique d’une société en dit long sur sa santé démocratique et sa capacité d’innover et de se régénérer.
De tout temps, les artistes ont su franchir les obstacles sur leur route, prissent-ils les formes de la censure ou de la pauvreté. Pour avoir vécu sous le régime d’une dictature sans merci, je sais à quel point les artistes représentent une menace pour les tenants de la pensée unique et totalitaire. Plusieurs ont voulu les faire taire, les soumettre ou même les anéantir. Mais les artistes créent envers et contre tous, mus par cette seule volonté de témoigner de leur vision du monde et de laisser une trace pour les générations à venir. Leur courage, leur passion et leur engagement sont une « valeur ajoutée » au présent et une promesse d’avenir pour nos sociétés. Est-ce là une « dépense inutile », pour reprendre autrement l’expression de Roland Barthes? À nous de répondre individuellement et collectivement à cette question.
Aujourd’hui, je vous rends hommage au nom des Canadiennes et des Canadiens qui, comme moi, ne sauraient se passer de vous. À Mowry Baden, qui a influencé toute une génération de sculpteurs au Canada et aux États-Unis, je dis merci. À Micheline Beauchemin, qui se sert du fil, objet utilitaire et universel, pour tisser des espaces de lumière dans nos lieux publics, je dis merci. À Vera Frenkel, qui questionne les identités et les appartenances à l’aide des techniques multimédias les plus récentes, je dis merci. À Peggy Gale, qui s’est fait l’historienne de « l’art du présent » et qui le rend accessible au plus grand nombre, je dis merci. À Kenneth Lochhead, dont l’œuvre imposante, s’échelonnant sur plus d’un demi-siècle, ne cesse de se renouveler et de repousser les frontières de la peinture, je dis merci. À Arnaud Maggs, qui décortique le temps en une infinité de portraits et de séquences, je dis merci. À Peter Wintonick, qui redéfinit la culture en ouvrant de nouvelles possibilités à la pratique du documentaire, je dis merci.
Grâce à vous, nous accédons à une vie plus entière. Sachez que, sans vous, notre imaginaire crierait aujourd’hui famine. Et que nous serions certainement moins libres d’aspirer au meilleur de nous-mêmes. Que votre exemple soit pour nous et pour nos enfants l’étincelle d’espoir qui, un jour, ravivera à la grandeur du monde le feu sacré qui vous anime. Notre monde a tant besoin de vous pour nous rappeler que le prix de l’invention est inestimable et que les civilisations ne se mesurent pas seulement en fonction de la logique marchande.
J’aimerais maintenant céder la parole à mon mari Jean-Daniel Lafond qui, à titre de cinéaste et de documentariste, a passé plus d’une vingtaine d’années à réfléchir au pouvoir et à la portée des images qui circulent dans nos sociétés, pour élargir notre perception des choses ou parfois la remettre en question. Mon mari croit profondément au rôle fondamental que jouent les artistes dans notre monde trop souvent enclin à banaliser leur démarche, voire à les oublier. Jean-Daniel, à toi la parole.
