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Calgary, le jeudi 25 janvier 2007
Je vous salue et vous prie de croire que ma présence parmi vous aujourd’hui n’est pas seulement l’occasion de souligner vos efforts en vue de faire du Canada une « société citoyenne », c’est-à-dire responsable et soucieuse du sort de nos semblables partout dans le monde.
C’est aussi l’occasion d’affirmer et de célébrer ce même esprit de solidarité qui vous anime et qui nous réunit, vous et moi.
La discussion à laquelle nous venons de participer, grâce à la présence lumineuse d’Adisa Lansah Yabuku, en témoigne vivement et, j’oserais dire, salutairement.
Cette femme du Ghana nous rappelle, avec conviction, que quiconque en a les possibilités peut faire une différence énorme dans l’ordre des choses. Voilà, certes, une source d’inspiration et de réflexion pour nous tous.
Adissa, sachez que nous sommes nombreuses et nombreux à croire avec vous que tout est possible lorsqu’on décide que rien n’est impossible.
Certains verront là une tautologie. J’y vois, pour ma part, un appel au dépassement et une volonté de transformer l’espoir en action.
Vous, réunis ici, en êtes les preuves irréfutables. Chacune et chacun d’entre vous avez décidé que changer le monde pour le mieux était à votre portée.
Et tout le monde présent aujourd’hui prend à cœur d’améliorer la situation mondiale.
Vous incarnez dans vos vies et dans cet engagement envers l’humanité qui guide vos choix, non seulement un ferment d’espoir, mais une promesse de changement.
Je dirais même, pour reprendre les mots de Parker, que vous êtes en train d’inspirer toute une génération à prendre en main le destin du monde entier, et à provoquer le changement par des gestes au lieu de l’appeler par des vœux.
Parker a raison, et c’est pourquoi je tenais tant à être des vôtres aujourd’hui.
Parce que je crois en votre engagement à réduire la pauvreté.
Parce que je crois en votre détermination à traduire vos idées en gestes.
Parce que je crois en votre projet de changer le monde.
Parce que je crois au pouvoir de dire oui à l’humanité, et non au « chacun pour soi ».
De dire oui à l’émancipation, et non au défaitisme.
Parce que, comme vous, je crois que l’approche la plus fructueuse du développement international repose sur le dialogue.
Non pas, surtout pas, sur le transfert unilatéral de technologies et de pratiques depuis les capitales de l’Ouest vers les pays du tiers-monde. Mais sur un dialogue constructif qui permet d’adopter de bonnes technologies et de bonnes pratiques, et de les adapter à des contextes spécifiques.
Il suffit parfois d’un puits, d’un filtre à eau, de nouvelles façons de cultiver la terre, d’une école, pour changer le sort de toute une communauté.
Je le sais parce que je suis née en Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques.
Je sais que les solutions ne peuvent venir que des citoyennes et des citoyens qui se prennent en main, mais qui ont parfois besoin d’un coup de pouce des sociétés les mieux nanties pour améliorer la vie de tous les jours, les services de santé ou les conditions d’éducation et d’apprentissage.
Cette philosophie d’accompagnement, et non d’ingérence, qui sous-tend l’action d’Ingénieurs sans frontières est la voie de l’avenir. Je le sais parce que je l’ai vue à l’œuvre.
Elle est riche de possibilités lorsqu’on a cœur de contrer la pauvreté. Lorsqu’on veut inventer ensemble des moyens de lutter contre la paupérisation de tant de femmes, d’enfants et d’hommes, dont une grande majorité dans le monde vit dans des conditions inacceptables.
Votre approche ouverte à l’autre, à ses besoins et à ses traditions, est également la raison pour laquelle j’ai tenu à ce que Ingénieurs sans frontières, par le truchement de Parker et de George, fasse partie de la délégation officielle lors de ma première visite d’État qui nous a conduits, en novembre dernier, dans cinq pays d’Afrique, soit l’Algérie, le Mali, le Ghana, l’Afrique du sud et le Maroc.
Le savoir dont vous êtes les détenteurs, et nos sociétés bien nanties les bénéficiaires privilégiés, est l’un des moyens les plus puissants d’apaiser la faim, d’étancher la soif, de répandre les connaissances.
Partout où je suis allée en Afrique, la seule mention d’Ingénieurs sans frontières suscitait un dialogue sur des problèmes très concrets et des solutions que l’on pouvait leur apporter, grâce à des partenariats efficaces.
La préservation du patrimoine architectural, comme la ville de Djenné au Mali, vieille de plusieurs siècles, l’amélioration de l’habitat, le transfert des technologies, l’assainissement des eaux, autant de questions qui étaient immédiatement soulevées par nos hôtes. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que la vice-présidente de la République sud-africaine a parlé d’une éventuelle collaboration avec notre organisation.
Notamment au Ghana, j’ai pu constater les résultats nés de la collaboration de certaines et de certains de vos membres avec leurs consœurs et confrères des communautés locales.
Je pense notamment à Luke Brown, à Christian Beaudrie et à Kristy Minor, qui travaillent sans relâche à améliorer l’accès à l’eau, à mettre en œuvre de meilleures pratiques agricoles et à augmenter l’efficacité des programmes en vue de contrer la pauvreté, à Tamale, au nord du Ghana. J’ai eu l’occasion de les entendre et de témoigner de leurs efforts.
De voir ainsi le travail de certains de vos membres sur le terrain et de mesurer l’apport de leur contribution dans les yeux et la voix de celles et de ceux avec lesquels ils avaient noué des rapports de collaboration et d’amitié a été pour moi une leçon déterminante, que j’ai envie de partager avec l’ensemble des jeunes au pays.
Après tout, comme le dirait George, seule la chance a fait en sorte que nous soyons du côté le mieux nanti du monde. Cette chance, je le crois profondément, ne va pas sans responsabilité.
La responsabilité de créer justement, et j’ajouterai nécessairement, des possibilités pour celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Je tiens à vous dire que cet engagement de jeunes Canadiennes et Canadiens auprès de communautés africaines m’est allé droit au cœur. Non par chauvinisme, loin de là.
Mais en raison de cette tradition canadienne de non-indifférence aux grands enjeux de l’heure, comme la justice sociale, l’intégrité écologique et la liberté d’expression, tout cela qui est à mes yeux notre plus grande richesse collective.
De même que notre incapacité de rester indifférents aux malheurs qui affligent tant de populations sur la planète.
Dès mon discours d’installation, à tire de gouverneure générale du Canada, j’ai dit que j’entendais mettre en valeur cet élan de générosité dont les Canadiennes et les Canadiens ont fait preuve au fil de l’histoire.
C’est de votre générosité à vous dont je parle aujourd’hui, la générosité de nombreux volontaires de l’action humanitaire qui travaillent souvent dans l’ombre au nom d’un idéal pacifique de justice et de liberté.
Vous dire à quel point je suis fière de vous ne suffit pas.
En fait, ce que vous accomplissez est un démenti radical du vieux préjugé, encore tenace de nos jours, selon lequel les jeunes de nos sociétés bien nanties sont blasés et foncièrement individualistes.
Ou, disons-le franchement, le préjugé qui consiste à considérer les jeunes comme de simples consommateurs sans conscience sociale.
Or, rien n’est plus faux.
Et rien n’est plus vrai que l’idéal que vous poursuivez, envers et contre tous.
Que, par votre exemple, d’autres vous suivent et que nous envisagions d’autres façons de vivre ensemble m’apparaît crucial. Surtout en ce moment précis de notre histoire où nous avons besoin de nouvelles approches du présent et de l’avenir.
Des approches plus justes.
Des approches plus équitables.
Des approches, osons le mot, plus humaines.
Cela vaut autant pour les pays du tiers-monde que pour nous, ici, en ce pays de tous les possibles.
N’oublions pas qu’il existe sur ce territoire un monde et des communautés en voie de développement que nous ne pouvons plus ignorer. Admettons une fois pour toutes que le tiers-monde n’est pas toujours loin.
Je ne pouvais faire autrement que d’y penser lors de ma traversée du continent africain, parce que j’ai reconnu là-bas des situations et des besoins identiques au Canada.
Permettez-moi de citer quelques exemples, qui ne vous surprendront aucunement. Plusieurs communautés autochtones au Canada m’ont parlé de leurs difficultés d’approvisionnement en eau potable, de la dérive de leurs jeunes qui se sentent de plus en plus marginalisés, de l’urgence de trouver un équilibre entre les savoirs ancestraux et le monde moderne, de la violence faite aux femmes, du besoin criant de logements adéquats et d’infrastructures sanitaires, de la nécessité de valoriser l’éducation comme source d’épanouissement et instrument de développement.
Ces défis avec lesquels certaines et certains d’entre nous sont aux prises nécessitent des approches dont vous êtes les ardents défenseurs.
Pensez-y. Les raisons pour lesquelles vous avez décidé de donner autant de vous-même pour le mieux-être collectif n’existent pas qu’au bout du monde.
Il y a un travail urgent à mettre en chantier dans nos arrière-cours et qui pourrait servir d’exemple à suivre, voire à exporter dans le monde entier. Il devrait s’inscrire dans les efforts visant à faire du Canada un citoyen du monde modèle.
Je sais tout ce que les jeunes autochtones pourraient apprendre de vous. Ils ne demandent qu’à participer à leur façon et avec le concours de partenaires comme vous à cet effort de reconstruction, non seulement de leur communauté, mais de l’humanité.
Je rêve de voir émerger enfin cette solidarité entre nous.
Je rêve de vous voir franchir cette frontière-là aussi.
Je vous invite à y réfléchir.
Après tout, c’est justement votre non-indifférence qui rend chacune et chacun de vous si précieux dans un monde sans frontières. Pour moi et pour tant d’autres, vous représentez cette chance inouïe que nous nous donnons de rebâtir le monde sur de meilleures assises.
Merci de m’avoir invitée à être des vôtres aujourd’hui.
