Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion d’une fête communautaire

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Inuvik, le dimanche 13 avril  2008

Ce que l’on remarque, dès qu’on met les pieds à Inuvik, c’est son étonnante diversité.

Inuvik, c’est avant tout une communauté de personnes : une communauté d’aînés, de jeunes, de Gwich’in, d’Inuvialuit, de Métis, d’Autochtones et de non-Autochtones, d’anglophones et même de quelques francophones, qui vivent ensemble sur un territoire situé au bout du monde.

Deux degrés au-dessus du cercle polaire, au confluent de la forêt boréale et de la toundra, aux abords du plus large delta d’eau fraîche du Canada et à la fin d’une autoroute. Et quelle surprise que d’y trouver le père Matthew, originaire du Nigeria, qui a élu domicile à Inuvik.

Ici, les cultures et les langues autochtones se côtoient depuis des temps immémoriaux et demeurent vivantes jusqu’à maintenant.

Votre histoire, c’est celle de gens qui ont vécu non pas de l’agriculture, comme les gens du Sud, mais de la chasse et de la pêche.

Ces terres infinies et ces eaux glacées, vous les connaissez par cœur pour les avoir sillonnées à la recherche de troupeaux de caribous ou de baleines.

Vous entretenez avec la terre, avec la mer, avec la faune et la flore un lien intime duquel dépend votre survie.

Un lien qui nourrit votre spiritualité et vos modes d’expression.

Vos danses, votre musique et vos chants, rythmés par les tambours, s’accordent au pouls de la terre, aux bruits du vent qui souffle et de l’eau qui percute rochers et glaciers.

Vous êtes les dépositaires d’une manière distinctive de penser, de faire, de dire, de créer, de vivre.

Vous êtes les gardiens d’un patrimoine rare, précieux, singulier.

Un patrimoine qui enrichit l’humanité entière.

Un patrimoine de plus en plus menacé, qu’il faut plus que jamais préserver, perpétuer, célébrer.

En un temps très court, vous êtes passés du nomadisme à la sédentarité.

Il y a cinquante ans, lorsque votre ville a vu le jour, vous avez dû faire une entrée rapide, pour ne pas dire fulgurante, dans un autre mode de vie, inquiétant à certains égards, mais chargé de possibilités.

Il vous a fallu trouver le moyen de vous réinventer et de vous réapproprier vos vies et vos outils de développement, sans y perdre votre âme, sans y perdre vos histoires, vos langues, vos cultures. Ce n’est pas rien.

Tout ici en témoigne, de votre centre régional de l’Arctique de l’ouest à votre magnifique église en forme d’igloo, que j’ai eu le plaisir de visiter un peu plus tôt aujourd’hui, à votre camp de guérison, non loin de la ville, en passant par ce centre de loisirs élevé à la gloire du soleil de minuit.

Cette ville, qui semble surgie de nulle part, est à la jonction de deux mondes, l’un ancestral et l’autre moderne.

Vous avez une façon originale d’allier tradition et modernité.

Vous formez une communauté à la fois fière de ses racines et tournée vers l’avenir, et c’est tout le vivre ensemble qui s’en trouve enrichi.

Voilà, à mon sens, des voies porteuses, prometteuses, aussi lumineuses que vos aurores boréales.

Il est clair que le Nord est à un point tournant de son histoire et de son développement et qu’Inuvik est appelé à y jouer un rôle prépondérant.

Cette semaine seulement, vous accueillez une conférence sur l’environnement et les changements climatiques, une rencontre des leaders de la région du delta de Beaufort et un sommet sur l’éducation auquel je suis fière de m’associer.

C’est dire que votre ville est le cœur non seulement de la région mais également de la chaîne circumpolaire.

En fait, plusieurs des enjeux auxquels vous êtes confrontés ne sont pas sans rappeler ceux auxquels font face bien des collectivités du Nord.

Je dirais même qu’ils sont d’une envergure planétaire.

La souveraineté de notre territoire dans l’Arctique.

L’exploitation des ressources naturelles.

Les répercussions du réchauffement de la planète sur les écosystèmes.

Les possibilités que vous ouvrent les nouveaux savoirs et qui s’ajoutent au savoir traditionnel.

Autant d’enjeux auxquels il importe que vous apportiez vos solutions.

L’un de ces défis consiste à insuffler dans l’esprit de nos enfants et de nos jeunes le désir de prendre en main leur destinée et leur donner l’assurance qu’ils en seront capables.

J’aime bien encourager les jeunes à rêver.

J’aime bien leur donner l’envie d’aller au bout de leurs possibilités.

Rêver grand, c’est se dire qu’on verra bientôt émerger ici, dans le Nord, une nouvelle génération de professionnels de la santé, de mécaniciens, de charpentiers, de professeurs, d’ingénieurs, de pilotes, et j’en passe.

C’est se dire que cette génération aura les moyens de contribuer à l’essor de communautés plus fortes, plus autonomes, plus heureuses.

S’il est une femme qui incarne cette possibilité que nous avons toutes et tous d’aller au bout de nos rêves, c’est bien Nellie Cournoyea. Elle a dit, un jour, que c’est « seulement en allant au devant des gens pour les aider à rêver de plus grands rêves, en leur ouvrant la fenêtre sur un monde de possibilités, que nous réussirons. J’aurai le grand honneur de rendre hommage à Nellie.

Votre Nellie, notre Nellie recevra la Médaille de la nordicité pour son parcours de femme engagée et de femme passionnée du Grand Nord.

Je dois dire que je suis particulièrement émue de lui rendre cet hommage ici, dans sa ville.

J’espère que cette visite m’aidera à comprendre véritablement vos réalités.

J’espère que cela me donnera l’occasion de vous rencontrer dans vos collectivités.

Et j’espère également que ma visite aidera le Sud à mieux apprécier les réalisations des gens du Nord, leur détermination, leur sens du « vivre ensemble », leurs solutions et leur volonté de se tailler un chemin vers la prospérité. Sans entraide, on ne peut aller nulle part.

En fait, l’intérêt renouvelé de notre pays pour l’Arctique nous offre à tous une occasion sans précédent de transformer l’indifférence en compréhension et respect,  et l’isolement en partenariat et solidarité. Et cela, nous devons le faire ensemble.

Avant de quitter l’Arctique, je veux visiter Tuktoyaktuk, ou Tuk, comme on dit ici, à la porte d’entrée du site canadien des pingos, « là où les caribous se rassemblent ».

Là-bas et tout au long de ma visite, j’aurai des occasions de partage et d’échange.

Avec vous, les jeunes.

Avec vous, les aînés.

Avec vous, les représentants de la communauté.

Avec vous qui œuvrez dans des organismes d’appui.

Avec vous qui faites battre le cœur de cette communauté.

Prenons le temps de nous connaître.

Mes yeux sont grands ouverts, et je suis déjà curieuse et avide de comprendre tout ce que je vois.

Je souhaite que vous me parliez de vous, de vos préoccupations, de vos réalisations, de vos rêves.

Si vous saviez comme je m’estime privilégiée d’être parmi vous aujourd’hui et, du fond du cœur, je vous en remercie.