Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du 20e anniversaire du Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies

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Ottawa, le lundi 11 février 2008

On ne lutte pas à forces égales contre la dépendance.

Car la dépendance est une bête vorace. Elle nous traque jusque dans nos derniers retranchements. Elle se repaît de nos peurs, de nos détresses, de nos manques. Elle nous dévore de l’intérieur.

C’est ainsi que la dépendance gagne en puissance jusqu’à triompher de la raison, de la volonté, de soi.

Il est d’autant plus difficile de s’attaquer à la dépendance qu’elle déploie des chaînes invisibles.

Des chaînes qui forment autour de nous une toile complexe de problèmes sociaux.

Des chaînes dont la lourdeur pèse sur nos familles, nos amis et sur la collectivité tout entière.

Face à ce phénomène qui nous échappe et à la souffrance qu’il engendre, il est facile de juger sans savoir.

De condamner sans comprendre.

De réprimer sans nuance.

Il y a vingt ans, le docteur David Archibald a voulu dénouer les liens de servitude que tisse la dépendance sous toutes ses formes.

Il a proposé au Canada de voir plus loin que la peur, plus loin que les préjugés, plus loin que la rhétorique.

Miser sur les faits plutôt que sur les idées reçues est pour lui une approche porteuse.

Stigmatiser les personnes dépendantes n’est pas une solution viable.

Dans cette lutte à finir contre l’alcoolisme et les toxicomanies, le docteur Archibald insiste : il est pour lui primordial de centrer les efforts sur la recherche, l’information et la prévention.

C’est un projet ambitieux, voire audacieux.

Le docteur Archibald a réussi à rallier les forces vives du pays et des positions parfois opposées.

C’est au prix de nombreux efforts de persuasion et de concertation que le Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies (CCLAT) a pu voir le jour, avec l’assentiment de tous les partis de la Chambre, le 31 août 1988.

Ce jour-là, une étape importante a été franchie. 

On peut mesurer les résultats des efforts que le Centre a déployés au cours des vingt dernières années aux découvertes des chercheurs canadiens, à notre rôle de chef de file dans le domaine, aux changements qui se sont opérés dans les mentalités, aux approches novatrices pour lesquelles nos décideurs ont opté avec courage et conviction.

Sans parler, évidemment, de toutes les personnes qui se sont libérées du joug de l’alcoolisme et des toxicomanies grâce aux recherches que le Centre a permis de mener et à son travail de sensibilisation. Et des jeunes qui ne sont jamais tombés dans les filets de la dépendance grâce à ses outils d’information.

Tout récemment, à Vancouver, je me suis rendue à la Boussole, un centre communautaire qui vient en aide aux plus démunis, où j’ai rencontré beaucoup de jeunes.

Certains d’entre eux étaient des jeunes de la rue.

Des jeunes toxicomanes.

Des jeunes alcooliques.

Tandis qu’ils me parlaient, et tout en les écoutant très attentivement, je me disais mais qu’est-ce qui peut bien les avoir conduits là?

Quelle est cette rupture, cette cassure si douloureuse qu’elle les a coupés du reste du monde?

Qu’elle leur a enlevé tout sentiment d’appartenance et tout espoir d’appartenir un jour?

Étrangement, ces jeunes n’ont pas beaucoup abordé la question de la dépendance.

Vous savez de quoi ils m’ont parlé? Ils m’ont parlé de leur détresse.

De leur sentiment d’abandon.

De l’exclusion qui les tue à petits feux.

De leur solitude.

De l’impasse dans laquelle ils se trouvent.

Du mépris à leur égard.

L’alcoolisme et les toxicomanies vont bien au-delà de la consommation de substances. Elles ne sont que les symptômes d’une détresse profonde. Et c’est à cette détresse, à ce désespoir sans nom, qu’il nous faut répondre.

À Vancouver, je me suis également arrêtée dans un centre pour femmes, en plein cœur du Downtown Eastside, où j’ai rencontré un groupe de femmes qui se considéraient comme des survivantes.

Ces femmes ont dû surmonter maints obstacles.

Ces femmes m’ont dit que la lutte contre la toxicomanie et l’alcoolisme, c’est aussi une lutte contre la pauvreté, contre l’exclusion, contre l’isolement.

Ces femmes m’ont dit que c’est une lutte en faveur du logement social, en faveur de meilleures conditions de vie, en faveur de communautés viables et durables.

Ces femmes m’ont dit que c’est une  lutte contre l’indifférence.

Dans cet esprit, je loue les efforts de la société civile en vue de contrer les ravages de l’alcoolisme et des drogues.

La Stratégie de prévention en toxicomanie chez les jeunes Canadiens, que votre centre a lancée l’an dernier, en est un exemple tangible et percutant.

Sur la foi de vos recherches, on sait maintenant que plus on est exposé jeune à des substances qui causent la dépendance, plus on est susceptible d’en faire usage plus tard.

D’où l’importance de créer un cercle de protection autour de nos enfants lors de leur passage vers l’âge adulte, qui s’effectue de plus en plus tôt.

Informer, prévenir, ne sont-ils pas les plus sûr moyens d’entraîner des changements durables?

Grâce à vous, guerriers pacifiques du CCLAT, nous pouvons mener un combat d’égal à égal avec la dépendance en s’y attaquant à sa source.

Avec compassion.

Avec intelligence.

Avec audace.

Et avec leadership.

Pour toutes les personnes aux prises avec la dépendance, pour toutes celles aussi qui ont choisi de ne pas succomber à sa menace, vous représentez une possibilité inouïe de libération.

Grâce à vous, il nous est permis de croire que les forces de la création l’emporteront toujours sur les forces de la destruction. Et c’est le cœur rempli de cet espoir que vous devez poursuivre votre travail.

Merci. Mille fois merci.