Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du dîner de la Presse canadienne

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Halifax,  le jeudi 25 mai 2006

Je vous remercie de m’accueillir aujourd’hui et de me donner l’occasion de m’entretenir avec vous de questions qui me tiennent à cœur. Vous êtes celles et ceux qui rapportez aux Canadiennes et aux Canadiens l’actualité quotidienne dans plusieurs types de médias et aux quatre coins de notre vaste territoire.

Depuis les canots d’écorce des Premières nations qui exploraient l’intérieur de ce continent jusqu’aux satellites qui transmettent des nouvelles de Victoria à Signal Hill, d’Iqaluit à Thetford Mines, les moyens de communiquer sur l’ensemble du territoire ont toujours été pour nous une préoccupation nationale. L’enjeu est de taille et n’est pas à prendre à la légère.

Ni la journaliste que j’ai été, qui a pratiqué ce métier avec un souci constant de probité, ni la gouverneure générale que je suis devenue, qui suis avec passion les débats sur les enjeux de notre société, ne mésestiment la tâche qui vous incombe. À un point tel, d’ailleurs, que j’aimerais ouvrir d’emblée ma présentation sur une question fondamentale à mes yeux, sinon brûlante dans votre pratique quotidienne. Je la formulerais ainsi : à quelles conditions le journalisme relève-t-il, en notre monde actuel, d’une responsabilité citoyenne? Je me suis souvent posée cette question.

Permettez-moi de vous parler un peu de mon histoire personnelle. J’ai grandi dans un pays où l’on emprisonne, où l’on assassine les journalistes. Toute parole qui déviait de la tyrannie duvaliériste était passible de mort. Toute tentative d’éclairer la population sur les abus de pouvoir était vouée à l’extermination. On vous tuait sans état d’âme pour un mot de trop. Et le silence trop lourd à porter vous tuait de l’intérieur.

Vous comprendrez le choc que j’ai ressenti lorsque, après plusieurs années au Canada, où l’on tient la liberté d’expression pour un droit inaliénable, je suis retournée dans mon pays natal en 1987 pour participer à la réalisation d’un documentaire de l’Office national du film sur les premières élections libres en Haïti. Notre intention était de suivre le travail des journalistes de Radio Haïti Inter, qui avaient réussi à créer un espace de résistance et à participer à l’affirmation d’une véritable prise de conscience collective qui a provoqué la chute du régime Duvalier en 1986.

Il faut comprendre l’importance du médium radiophonique dans un pays pauvre où la majorité est analphabète et a plus souvent accès à un transistor qu’à un journal ou un téléviseur. C’est vraiment par la radio qu’a pris forme la mobilisation contre la dictature et que sont venues l’émancipation ainsi que la lutte en faveur des libertés fondamentales, à commencer par la liberté de parole.

Toute une conquête. Je n’oublierai jamais la façade criblée de balles de Radio Haïti Inter. Chaque marque sur le mur représentait un assaut contre celles et ceux qui osaient prendre la parole et évoquait la menace qui pesait sur eux, jusqu’à l’exécution finale. Jean Dominique, l’un des fondateurs et rédacteur en chef de cette radio, a d’ailleurs été abattu à la sortie des studios et le crime est resté à ce jour impuni.

Nul doute qu’on pratique en Haïti ce métier de journaliste au péril de sa vie. Généralement, avec des moyens quasiment nuls et le plus souvent un salaire de misère.  Toujours avec ferveur et la complicité de femmes et d’hommes qui acceptent aussi courageusement de témoigner au micro. Tous animés par la seule volonté de sortir enfin de la barbarie et le seul désir de rétablir, au cœur de l’élan démocratique, la liberté de parole. C’est-à-dire en la prenant et en la donnant.

En Haïti, j’ai tiré des leçons essentielles quant au sens du travail journalistique.  C’est là, en côtoyant ces femmes et ces hommes prêts à prendre tous les risques au nom de la justice et de la liberté, que j’ai compris ce que pouvait être le journalisme.

Les journalistes ne se contentaient pas d’informer, ils avaient également le souci de former à la réflexion une population pour qu’elle puisse développer son propre point de vue après des décennies de censure. En 1987, leur rôle était d’autant plus crucial qu’il s’agissait de préparer la population à assumer pleinement ce premier exercice de la démocratie : voter.  Aller aux urnes comme pour renaître.

Le taux de participation a été phénoménal, au-dessus de la barre des 80 p. 100, et cela largement grâce au travail des journalistes. La suite, je vous la rappelle : les milices duvaliéristes qui ont vu le vent tourner ont déferlé sur les bureaux de vote et massacré des centaines d’électeurs. Dans l’escalade de la terreur, dès l’avant-veille des élections, les premiers visés ont été les journalistes : ceux du pays d’abord, mais aussi les équipes étrangères, y compris la nôtre.

Je suis revenue au Canada où les moyens dont nous disposons sont autrement plus nombreux et puissants que ceux de nos consoeurs et confrères haïtiens et j’ai rapporté dans mes bagages cette conviction que le journalisme est l’expression même d’une responsabilité citoyenne, bien avant d’être un plan de carrière.

Le journalisme est une responsabilité qui consiste à inciter le plus grand nombre à réfléchir sur les enjeux de notre société; à ouvrir les cœurs en dessillant les yeux; à interroger sans relâche ce qui est passé sous silence; à donner la parole à ceux qui n’ont pas l’habitude de la prendre. La responsabilité de briser le cercle pernicieux de l’indifférence et des solitudes.

Je crois profondément en un journalisme qui s’obstine dans l’art de réfléchir.  Tout le contraire de la société de spectacle, que l’on nous impose à tout instant, et qui s’acharne à nous écarter de la réflexion, ou à la réduire à un divertissement souvent triste et sans fin. Comme si le diktat du jour consistait à divertir à tout prix, tellement cela rapporte gros, et à penser le moins possible. Conclusion navrante : réfléchir est trop exigeant, divertir est plus payant.

Peut-être est-ce là que réside la plus urgente des responsabilités des médias en ce début de XXIe siècle : rétablir la liberté et les moyens de penser le monde, même si cela nécessite de l’effort, plutôt que de succomber à la tentation de l’info-spectacle, à la facilité, à la rumeur ambiante qui peut être mensongère, et au culte de la personnalité. De plus, et concurremment, il faut combattre la pensée unique et multiplier les éclairages sur le monde. C’est, vous le savez autant que moi, le sens même du métier que vous pratiquez et auquel je voue un énorme respect.

Car, à mes yeux, il ne consiste pas seulement à rapporter l’actualité à la population. Mais également à l’aider à mieux comprendre un monde qui se complexifie et qui peut parfois paraître inintelligible, faute de repères, de pistes de réflexion et d’analyses. Bien informer, c’est aussi cela : refuser que la nouvelle soit un produit, une marchandise, un profit, mais plutôt un moyen de prospecter le monde qui nous entoure, de l’approfondir, de l’élucider. Nous sommes plus facilement la proie de l’impuissance et du fatalisme lorsque le sens nous échappe.

Détrompez-vous : je ne suis pas naïve et l’expérience que j’ai acquise du journalisme dans les salles de nouvelles me l’a appris, parfois à la dure. Je sais que les conditions ne sont pas toujours faciles. De toutes les difficultés auxquelles les médias actuels sont aux prises, trois m’apparaissent particulièrement troublantes. Et je ne pourrais souhaiter meilleure compagnie que vous pour y revenir brièvement. Après tout, gens du métier, vous êtes celles et ceux qui vous y confrontez quotidiennement dans votre pratique.

Plusieurs d’entre vous m’en avez parlé et je conçois ceci comme un moyen de poursuivre le dialogue avec vous.

Alors parlons en premier lieu de la logique commerciale qui s’impose à la manière d’une force dictatoriale dans les entreprises de presse. Bien sûr, ces entreprises doivent assurer leur viabilité financière et viser à réaliser des profits selon les lois de l’offre et de la demande. Le danger s’installe lorsque vendre de la copie coûte que coûte ou réaliser de plus grandes cotes d’écoute deviennent leur seule raison d’être.

Et j’ajouterais lorsque le sensationnalisme prend le pas sur la rigueur. Lorsque l’ampleur de la circulation se substitue à la teneur de l’information comme critère de réussite. Lorsque les cotes d’écoute, les tirages, les revenus publicitaires dictent, à eux seuls, les règles de conduite. Pis encore, dans ses dérives les plus spectaculaires, lorsque la désinformation passe pour acceptable et devient courante.

Or, j’en suis convaincue, ce que le travail journalistique a de particulier et de plus noble, c’est qu’il s’accompagne nécessairement d’un devoir de mémoire, de contextualisation et de compréhension. Mais dès que la rentabilité l’emporte sur l’exactitude, c’est le triomphe du spectacle sur le raisonnement, du mensonge sur la vérité, et c’est toute l’éthique de l’information qui est mise en jeu, sinon en péril. On ne peut pratiquer ce métier avec intégrité sans accepter cette responsabilité.

Ou, à tout le moins, sans mesurer les conséquences lorsque l’on nous encourage à la rapidité, à la facilité, au suivisme. Car, ne nous le cachons pas, il est plus facile, et certainement plus vendeur, de surfer sur la rumeur que d’aller au fond des choses. Ne pas succomber à cette tentation exige une vigilance de tous les instants qui honore ce métier et celles et ceux qui le pratiquent.

Aussi faut-il se défendre plus que jamais auparavant contre cette attitude méprisante qui consiste à croire que la pensée est l’affaire de quelques ‘happy few’, et à l’abandonner une fois pour toutes sous prétexte qu’elle se vend mal ou qu’elle n’intéresse plus personne.

Cette liberté de penser, si chèrement acquise, trop souvent impossible en de nombreux points chauds du monde, reste toujours fragile, même dans nos démocraties les plus évoluées. Elle nécessite l’engagement des journalistes et des directions de presse pour qu’elle suscite à son tour l’engagement citoyen.

Parlons en deuxième lieu de la menace de la pensée unique que représente la concentration des médias et la course aux parts de marché. Non seulement la nouvelle locale s’y perd-elle, au grand dam des citoyens, mais la répercussion à l’infini d’une même façon de voir les choses, et, disons, d’une même voix pour parler le monde, nuit à la libre circulation des idées et empêche la diversité des contenus.

Ce qui en résulte est un espace médiatique de plus en plus monovalent, monocorde, monotone. Triste constat auquel il nous faut résister avant que les chevaliers errants ne deviennent tous des moulins à vent.

Les gens de la presse que vous êtes me suivront dans cette réflexion et se demanderont  avec moi comment l’on peut assurer et alimenter la richesse de la pensée citoyenne si l’on vous demande de répéter la même nouvelle, le même point de vue, voire la même rumeur, souvent de façon identique, d’un média à l’autre? Pourquoi se condamner ainsi à la répétition? S’en contenter, c’est accepter qu’aucune vision différente ne parvienne à se faire entendre.

Nous savons, vous et moi, à quelles démesures peut conduire la pensée unique, comme nous le rappellent brutalement les totalitarismes.

Comment un journaliste peut-il se mettre en quête de sens, sonder sous nos yeux les profondeurs du monde, témoigner de sa marche dans le temps et au présent, s’il ne dispose pas lui-même d’un espace où il peut exercer sa propre liberté de penser? Question grave, que plusieurs d’entre vous soulèvent chacun à sa façon, et qui ouvre plus largement sur la santé démocratique de nos sociétés.

Nous vivons dans un monde complexe dont la presse et les médias nous tendent à la fois un miroir et un instrument d’interrogation. Si ce miroir ne nous renvoie de lui que la même image figée et s’il ne nous apprend pas à mieux regarder autour de nous, moins il nous semblera pertinent. Un miroir aux alouettes, tout au plus. Alors, à vous de faire de l’information autant de lieux d’expression de la pensée, et à nous d’y accéder pour participer plus entièrement à la vie de nos sociétés.

Enfin, parlons en troisième lieu du danger de la simplification et du temps qu’il vous manque, ou qu’on vous refuse, pour y échapper sciemment. Je disais récemment à un groupe de journalistes réunis à Montréal à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse que dans ce flot ininterrompu de nouvelles qui nous grise et parfois nous étourdit, il arrive que la complexité de la vie devienne une peau de chagrin.

Or, c’est aux journalistes qu’il revient surtout de nous aider à mieux cerner cette complexité qui n’est jamais noire ou blanche, évidente comme une vérité de La Palice. C’est aux journalistes de nous donner des indications lorsque l’on a l’impression de s’être égaré en chemin. C’est aux journalistes de nous guider dans nos propres tentatives d’élucidation du monde. C’est aux journalistes de ne pas capituler et de maintenir dans leur lieu de travail un espace de résistance.

Qu’on se le dise : il faut refuser de faire vite pour assumer pleinement la responsabilité qui vous incombe, avec lucidité et sensibilité.

Ce travail de réflexion, je le répète, il réclame du temps, qui vous est trop souvent interdit dans un contexte où prévaut seule la loi de la rentabilité, du vite fait et où le cycle des nouvelles fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je le déplore avec vous.

C’est toute la profession qui en souffre, et la population qui se trouve ainsi privée d’un accès privilégié aux sens possibles à donner à l’actualité vrombissante dont on ne capte plus que les bruits.

Je vous encourage ouvertement à ne pas baisser les bras devant les exigences des machines qui produisent l’information et la mettent en marché. Ce sont dans les nuances que jaillissent tout ce qui rend la vie si riche, si intense, si précieuse. Notre perplexité devant elle est parfois une absence de pensée.

N’oublions jamais que la rapidité n’est pas synonyme d’efficacité; pas plus que le temps requis pour la réflexion n’est lenteur d’esprit.

Voilà, en gros, ce dont je voulais vous parler ce soir en amie, en complice et en citoyenne. Le travail que vous effectuez, jour après jour, nuit après nuit, n’est pas un travail comme les autres. C’est pourquoi il me tient tant à cœur.

Je pense ici à la figure antique de l’oracle que l’on venait autrefois consulter aux alentours de Delphes pour savoir un peu mieux où se précipitait le monde et soi avec lui. N’ayez crainte : loin de moi l’idée de vous transformer en oracles des temps modernes. Mais, disons que je trouve l’image alléchante.

Car, votre lecture du monde, à laquelle nous accédons en dépliant les journaux, en écoutant la radio ou en fixant les écrans, nous guide lorsque nous avons l’impression de perdre pied et nous éclaire lorsque la route se fait trop obscure.

Plus votre lecture sera fine, réfléchie, nuancée, et plus la nôtre sera avisée, enrichie, inspirée. Telle est la responsabilité que nous partageons. Rappelons-nous-la constamment et, au besoin, corrigeons ce que nous faisons par ce que nous pourrions faire ou, mieux encore, par ce que nous devons faire.

Je vous remercie de tout cœur.