Son Excellence Jean-Daniel Lafond - Calgary International Film Festival

Ce contenu est archivé.

 

Calgary International Film Festival

Calgary, le samedi 1er octobre 2006

SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS

La caméra agit comme une lame de rasoir. Elle découpe le réel en prélevant des échantillons qui permettent de constituer ce qu’on peut appeler une écriture du réel.

La caméra est comme le passé simple du roman. Elle produit l’illusion du réel. Elle désigne la vraisemblance plus que la vérité, tout en signifiant la facticité de l’image.

Tout comme le roman est une mort qui désigne la vie, la caméra est à la fois vie et mort. Car mettre la vie en images, c’est la transformer en destin.

Un film (documentaire en particulier) peut fonctionner parfois comme une bonne conscience. Il peut témoigner de la véracité des mots entendus et des choses vues, des possibles vérités, mais jamais de La Vérité. Ainsi peut-il tour à tour être l’arme de la militance, l’outil de la dénonciation — et du dévoilement — mais aussi l’instrument d’une exploration intellectuelle ou d’une aventure poétique.

Donc tout est permis. Pas d’impératif catégorique dirigeant l’angle du tournage, l’axe, la nature du cadre ou sa composition. Filmer impose un nouveau mode d’appréhension du réel.

Une caméra privée de conscience ne serait qu’une machine à enregistrer, tout juste soumise aux besoins mécaniques de l’observation, du voyeurisme, de l’espionnage ou de la télésurveillance. Mais, même privée de conscience, la machine n’est pas nécessairement privée d’intentions. Le travail du cinéaste, consiste justement à instaurer ce rapport entre conscience et intention en faisant en sorte de clarifier l’intention de tournage. Ce qui faisait dire au cinéaste français Jean-Luc Godard : « Rien ne sert d’avoir une image nette si les intentions sont floues. »

La caméra par fonction, si l’on peut dire, a le mérite de dévoiler, de dénoncer, de provoquer et cette tradition va de Leacock à Michael Moore en passant par Pennebaker et Maysles et bien d’autres. Cette dénonciation souvent salutaire ne va pas nécessairement au fond des choses, elle reste à la surface de l’immédiatement visible.

Pour moi, le cinéma documentaire, à son plus haut degré d’achèvement, est un regard doublement passionné jeté sur la vie : par le tournage et le montage qui sont indissolublement liés.

Impossible en effet de parler de l’écriture documentaire sans mettre en évidence le travail lent et patient du montage.

Pour moi, la recherche et le scénario sont l’écriture avant le film, le montage, c’est l’écriture après. Et ma démarche est soumise à cette consigne : fabriquer un récit du réel qui donne à la fois une vision de la réalité et de ses vérités complexes tout en provoquant l’imaginaire et la réflexion chez le spectateur.

Je crois comme l’affirmait l’écrivain québécois Jacques Ferron que : La réalité se dissimule derrière la réalité. En effet, la vérité n’est pas donnée, elle est souvent plurielle et c’est de cette complexité que le film doit rendre compte au risque d’ouvrir la controverse.

Beau risque, car la controverse est une dialectique naturelle dans la construction du réel, puisque la vérité n’est pas une; sauf pour le naïf qui croit à la prétendue « vérité médiatique ».  Ainsi, dans la quête de vérité la confrontation est inévitable.

Le cinéma que je fais repose sur ce préalable philosophique. Ma démarche de recherche, mes écrits préparatoires, mes choix esthétiques, ma façon de filmer et de monter y trouvent-là leur fondement.

Les spectateurs eux-mêmes sont interpellés par ce rapport à la vérité, ils ne pourront pas rester parquer de l'autre côté de l’écran, comme des observateurs attentifs du déroulement de l'histoire, passifs devant les rebondissements inattendus de la rencontre entre les personnages, au contraire, je mets tout en place pour qu’ils soient contraints d'abandonner leur strict statut de témoins-spectateurs. Je fais tout pour qu’ils entrent dans l'aire de jeu du film par la controverse, condition nécessaire à la prise de conscience. Quand ça marche, pour moi le film est réussi. Ça a marché avec la plupart de mes films, c’est ce qui se passe aussi, je crois, avec le plus récent Le fugitif ou les vérités d’Hassan.

Dans ce cas précis, la controverse est clairement liée à la démarche du film qui refuse de résoudre le problème dans une affaire qui concerne l'enjeu actuel de nos sociétés. La projection finie, la partie n'est pas jouée, à peine vient-elle de commencer. En somme mon travail d’écriture du film et de mise en forme consiste effectivement à mettre les spectateurs devant cette nécessité de continuer la partie. Le dénouement est une affaire collective.

Je m’adresse à des êtres singuliers, pour raconter un destin singulier et j’ai, en conséquence, une écriture singulière, unique au propos et à mon rapport à ce propos. Je ne cherche pas à plaire à ce stade. Je cherche à être vrai et le plus juste possible envers la réalité des personnages, des situations et des événements. Je refuse de fermer les portes aux vérités plurielles, je crois au contraire qu’il est important de les laisser ouvertes, que les faits et les opinions soient respectés, ne s’annulent pas, comme il est important que je ne fasse aucune concession aux idées à la mode ou à l’autocensure.

On a voulu pendant longtemps — et je pense que l’on veut encore quand on parle du documentaire d’auteur — que le documentaire s’inscrive ailleurs que dans la sociologie, l’éducation, le journalisme ; on a voulu — et on le veut encore, je crois — qu’il puisse s’inscrire dans une sorte de lecture très complexe du réel : là où il y a flottement, là où surgit un doute, là où il y a un dessein caché, des intentions parfois occultes de l’Histoire, on est alors très proche de la peinture, du tableau, du théâtre aussi, proche de tous les artistes qui tentent de représenter, mieux de construire le réel qui se cache sous les apparences de la réalité.

En faisant les films que je fais, je poursuis un itinéraire autant philosophique que cinématographique. Je récuse « la vérité médiatique » qui repose sur l’illusion  que l’on peut  tout dire sur un événement, un être, une situation, un destin — car je sais que c’est impossible. Je tente plutôt de dire tout ce qu’on peut savoir sur cet événement, cet être, cette situation, ce destin et de provoquer une prise de conscience qui conduisent le spectateur et la société faire leurs devoirs de réflexion. Mon travail de cinéaste tient sa nécessité dans cette façon d’affronter le réel, entre la vérité et la controverse.