Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise des Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène

Ce contenu est archivé.

Rideau Hall, le vendredi 2 mai 2008

Nous célébrons ce soir les arts de la scène et je vois la scène comme un espace de rencontre.

Un espace de rencontre entre des êtres qui communiquent par delà la rampe ou la pellicule.

Qui de nous, à l’occasion d’un spectacle, d’un concert, de la projection d’un film, ne s’est pas senti littéralement transporté par l’univers d’un artiste, avec ses parts d’ombre et de lumière qui nous incitent à réfléchir sur les nôtres? Nos propres parts d’ombre et de lumière …

L’artiste donc prend souvent sur lui les rêves, les désirs, les peurs du plus grand nombre et leur donne des échos singuliers qui nous interpellent et nous libèrent à la fois.

Il y a chez certains artistes une  volonté d’aller vers l’Autre au moyen d’une expression qui leur est propre, de nous toucher au plus près de notre cœur. 

Et il advient alors quelque chose d’unique que chacun perçoit comme essentiel, précieux, magique.

Une chanson, quelques notes, une réplique, un corps qui se déploie, et voilà que nous transcendons notre quotidien pour rejoindre l’universel, pour rejoindre cette part d’humanité qui réside en chacun de nous.

C’est bien là, je dirais, la force de l’art : ouvrir, décloisonner les horizons.

Aller au-delà des frontières et des différences.

Faire de l’imaginaire un lieu d’interrogation, de dialogue et de fraternité.

L’art est peut-être notre meilleur rempart contre la barbarie, voire le moyen le plus efficace de s’ouvrir à l’Autre et de le comprendre.

Dans le geste de créer, dont la pratique et l’apprentissage s’échelonnent sur toute une vie, l’artiste y met le meilleur de lui-même et l’offre en partage comme un don, comme une promesse.

Un don de soi et une promesse d’espoir et de renouveau pour l’humanité entière, et cela même lorsque l’œuvre témoigne de la fragilité du monde.

C’est un don et une promesse auxquels les artistes accomplis et les artistes émergents peuvent donner d’autres prolongements lorsque s’établit entre eux un dialogue fructueux.

Je crois qu’il faut nourrir ce dialogue pour que des œuvres se perpétuent et que d’autres se créent.

Qu’il me soit permis ce soir de louer les efforts de la Fondation des Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène en ce sens, grâce au programme de mentorat créé cette année.

Alors, en quoi le rôle des arts est-il primordial dans nos sociétés? Pourquoi ce plaidoyer en faveur de la création?

Parce que chaque œuvre, quelle que soit la forme qu’elle prenne, restitue un peu de la beauté du monde et apporte à notre vie de tous les jours un supplément d’âme.

« L’artiste doit aimer la vie, écrivait Anatole France au tournant du siècle dernier, et nous montrer qu’elle est belle. Parce que sans lui, nous en douterions. »

Ce que vous, les artistes, nous faites entendre, ce que vous nous donnez à voir, ce que vous nous laissez en partage, c’est une célébration de la vie dans ce qu’elle a de plus rare et de plus éblouissant, mais aussi dans le cri et dans l’horreur.

Nous ne pourrions nous passer de votre liberté et de votre volonté de dire l’innommable. 

Nous ne pourrions nous passer de vous, Éric Charman, qui croyez profondément à la présence lumineuse des arts dans nos vies et dans notre société.

De vous, Anton Kuerti, dont la musique nous comble d’une manière inattendue et a fait de vous l’un des plus grands pianistes de notre temps.

De vous, Eugene Levy, qui nous faites voir les choses et les gens sous leurs côtés les plus excentriques, les plus éclatés, les plus fous, que ce soit au cinéma, à la télévision ou sur scène.

De vous, Brian Macdonald, qui mettez en scène et chorégraphiez depuis près d’un demi-siècle nos grandeurs, nos passions, nos tragédies et nos espoirs.

De vous, John Murrell, dramaturge prolifique, joué et mis en scène aux quatre coins du  monde, et ambassadeur reconnu des arts et de la culture au Canada.

De vous, Alanis Obomsawin, qui braquez notre regard sur l’inépuisable force des cultures autochtones, au-delà des préjugés et des idées reçues.

De vous, Michel Pagliaro, « Pag », dans le cœur de tous vos fans, qui faites la preuve qu’on peut chanter du rock aussi bien en français qu’en anglais.

De vous, membres du groupe The Tragically Hip, dont la voix est unique et qui nous donnez une perspective bien de chez nous. 

À vous toutes et tous, lauréats des Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène de 2008, je dis merci.

Merci de tout ce bonheur que vous nous procurez et faisons de cet hommage qui vous est rendu aujourd’hui un hymne à la vie.