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Remise des Prix littéraires du Gouverneur général
Rideau Hall, le mercredi 13 décembre 2006
SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS
Le mois dernier, à l’occasion des Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène, nous avons inauguré la première édition du Point des arts. Pendant deux jours, 30 personnalités de l’audiovisuel et des nouveaux médias, ont questionné le rôle et l’impact des nouvelles technologies sur la création artistique et sur la société canadienne. Cette rencontre a été un succès qui nous a convaincus de l’importance de ces « chantiers de la pensée » qui accompagnent les remises des prix dans les arts et la culture.
Aujourd’hui, le Point des arts, a été consacré à La liberté d’expression et la littérature. Il rassemblait 25 individus, dont 10 lauréats et des membres du PEN Québec et PEN Canada. La rencontre a été animée par l’écrivaine Aline Apostolska et dynamiquement introduite par les écrivains Pierre Thibault et Alan Cumyn.
J’ai proposé ce thème après avoir relu un texte de Walter Benjamin qui écrivait en 1935 :
« Nos bistros et les rues de nos grandes villes, nos bureaux et nos chambres meublées, nos gares et nos usines semblaient nous emprisonner sans espoir de libération. Alors vint le cinéma et, grâce à la dynamite de ses dixièmes de seconde, fit sauter cet univers carcéral, si bien que maintenant, au milieu de ses débris largement dispersés, nous faisons tranquillement d’aventureux voyages. »
J’ai remplacé cinéma par littérature et j’ai écrit : Il y a toutes sortes de prisons, et la littérature peut dynamiter les murs et Aline a ajouté : comment et jusqu’où ?
Nous pouvons d’autant plus célébrer la fonction de la littérature de dynamiter les murs que nous jouissons au Canada de la liberté d’expression. Mais nous savons aussi que, dans le monde, cette liberté d’expression n’est pas distribuée équitablement, n’est pas partagée par tous. La liberté d’expression est fragile. Elle est autant menacée par les pouvoirs et les régimes qui la redoutent et la bâillonnent que par les individus qui en font un usage abusif et irresponsable au nom du droit de tout dire et de tout écrire.
Peut-on vraiment tout dire et tout écrire au nom de la liberté d’expression ? Quelles sont les limites éthiques que l’écrivain doit se donner, comment établir une morale de la responsabilité plutôt qu’une juridiction du « bien pensant » ?
Spinoza publie en 1670, en Hollande, un livre sans nom d’auteur intitulé : Traité Théologico-politique. Spinoza est prudent. Ses détracteurs l’ont déjà accusé d’athéisme et il sait ce qu’il en coûte : la censure l’attend au détour. En termes clairs, Spinoza dans son ouvrage va démontrer que la liberté de penser et d’exprimer publiquement ce qu’on pense, même si ce n’est pas la vérité, même si c’est franchement faux, ne représente pas une menace pour la religion, ni pour la paix civile garantie par l’état.
Écrire, ce n’est pas prendre les armes de la guerre, fussent-elles celles de la guerre des idées : c’est accepter la confrontation et la controverse qui sont des éléments clefs de la dynamique de la recherche de la vérité, tout en refusant les insultes et les bassesses stériles. Spinoza montrait la voie, celle d’une liberté d’expression fondée sur la responsabilité, l’échange et le partage, à l’opposé du chemin suivi par ses censeurs arcboutés sur une interprétation de la Bible qui se voulait définitive. Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, que des grands textes sacrés ou les paroles du prophète allaient servir à justifier l’exercice de la censure.
Les temps sont rudes pour la liberté d’expression. Certes l’écrivain canadien est assuré d’une chartre et d’un état qui protègent cette liberté. Nous sommes loin des comités de censure qui interdisent, condamnent, enferment ou exilent, et même exécutent les dissidents.
Ce n’est plus l’état qui organise la censure, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres formes possibles de censure : celle qui provient des individus ou des groupes de pression, des préjugés communautaires, des prises de position confessionnelles, des intérêts marchands. Ces nouvelles pressions sur la littérature conduisent, souvent avec des moyens légaux, à la prééminence du « politiquement correct » et à une forme d’autocensure dissimulée de la part de l’écrivain.
Il n’y a pas de société libre sans rêve, sans imagination, sans création. C’est, je crois, ce que nous saluons ce soir en rendant hommage à nos créateurs. Mais en même temps, il est bon de rappeler que la liberté d’expression reste toujours une conquête fragile, toujours à recommencer.
Aujourd’hui, le Point des arts nous a permis d’ajouter ce débat à la célébration de nos lauréats. Il nous a aussi permis de nous rappeler que le rôle de l’État est de veiller au droit à l’expression, que celui de l’écrivain est d’assumer pleinement ses responsabilités, et qu’une démocratie n’est pas uniquement la libre circulation des idées. Le Canada doit aussi soutenir et accueillir ceux qui sont menacés ailleurs dans le monde. Ce que fait le Canada par l’intermédiaire du PEN Québec et du PEN Canada et que nous pouvons saluer aussi.
Merci.
