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Nouvelles

ARCHIVÉE: Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean
Discours à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique de l’Université d’Ottawa

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Ottawa, le lundi 5 juin 2006

Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en me conférant le grade de Docteur honoris causa. J’en suis d’autant plus touchée que j’ai appris dès ma plus tendre enfance que l’acquisition des connaissances était le meilleur, parfois même le seul moyen de sortir de la misère.

Mon père a consacré sa vie à l’enseignement et je suis toujours touchée de recevoir les témoignages de ses anciens étudiants qui me disent tout ce qu’ils ont reçu de lui. Mon père a toujours placé le savoir et les institutions du savoir au premier plan. Et j’ai grandi auprès d’une mère qui m’a appris à lire et à écrire sur ses genoux. Elle a été la première à me parler des grands classiques et des penseurs. Elle m’a mis entre les mains les livres de  Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, en sachant bien le risque qu’elle prenait.

Pour sa part, ma grand-mère répétait inlassablement que l’éducation était la clef de la liberté. Notre première école est notre famille, et j’ai hérité de la mienne le plaisir contagieux d’apprendre et le sens de l’effort.

Il m’en est resté un attachement et un respect pour la quête du savoir que le temps n’a pas émoussé. J’ai gardé cette âme estudiantine, que certains d’entre nous ne perdons jamais. Et j’ai la plus grande estime pour celles et ceux qui permettent à la pensée de se déployer, de s’exprimer, d’explorer.

L’occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques réflexions sur l’importance, voire la nécessité de préserver ces espaces voués à la pensée au sein de la Cité m’est précieuse. L’histoire nous rappelle que les sociétés qui ont favorisé la réflexion et l’expression ont enrichi le patrimoine de l’humanité. Et c’est au cœur d’institutions comme la vôtre que la pensée s’exerce et se propage pour devenir une force collective. Ne l’oublions pas.

Le rôle que jouent les universités dans l’affirmation de qui nous sommes est vital. Je dirais même qu’il est crucial en ce moment précis où les risques de nivellement des cultures et leurs répercussions sur l’identité des peuples sont une source vive d’interrogations.

Dès lors qu’on aborde la question de la culture se pose le problème de sa définition. On pourrait la réduire rapidement à l’activité intellectuelle et artistique. Certains le font sans hésitation.

Mais je crois que la culture renvoie plus globalement à l’ensemble des comportements qui rendent compte de notre façon de penser, de créer, de rêver, d’inventer, d’agir et de vivre. Il s’agit d’un ensemble de signes, de notes individuantes, de sensibilités, grâce auxquels chacun de nous apporte sa contribution qui se greffe sur un tronc commun dans l’espoir de meilleures floraisons.

Tout autant que mémoire et tradition, notre culture est le fruit de ces greffes. C’est Barthes qui disait que « tout est culture, du vêtement au livre, de la nourriture à l’image, et la culture est partout, d’un bout à l’autre des échelles sociales ».

Ce constat résume l’évolution de notre aventure culturelle parce que nous vivons dans un pays où, sans renier les valeurs anciennes, nous avons décidé de les englober en les conformant aux aspirations des femmes et des hommes qui ont choisi d’emmêler ici leurs racines pour que surgisse du sol un arbre neuf, un arbre majestueux où chacun pourra grimper à sa guise et voir le monde de plus haut : élargir ainsi nos horizons.

La culture n’est pas une abstraction; elle est incarnée, enracinée dans un terreau qu’il faut garder fertile; elle émerge d’un lieu dont elle exprime les possibilités. L’histoire des civilisations fourmille d’exemples de ces femmes et de ces hommes qui ont imprimé des marques que les âges n’ont pas effacées. Elle signale le passage de certains esprits et l’efficacité de leur action. C’est en pensant et en agissant que l’humanité nous a légué ses plus belles créations.

Rien n’empêche que cette quête de la vérité, du beau et du bien se poursuive, pourvu qu’en cet instant où les échanges entre les peuples internationalisent la culture, on évite le piège de la réduction à un commun dénominateur et l’arasement des modes d’expression.

Penser, aujourd’hui plus que jamais, ne va pas sans responsabilité. Il faut à chaque instant soupeser les intérêts des uns et les besoins des autres. Il faut trouver le juste équilibre entre l’ouverture au monde et les impératifs culturels de chacun. Ne faisons pas de la pensée, et des technologies qui en assurent la circulation, des instruments d’asservissement et d’exclusion.

S’informer et s’exprimer ne sont pas des privilèges réservés à quelques-uns, si bien nantis soient-ils; s’informer et s’exprimer appartiennent à toutes les sociétés du monde dont l’originalité fait échec à toute forme de monopole culturel.

Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler la mise en garde de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss au sujet des limites de l’homogénéisation du phénomène culturel.

« Il n’y a pas, il ne peut y avoir, dit-il, une civilisation mondiale au sens absolu que l’on donne souvent à ce terme, puisque la civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversité, et consiste même en cette coexistence. La civilisation mondiale, poursuit-il, ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité ».

Notre époque a fait la preuve que l’émergence des blocs économiques et la libre circulation des biens ne suffisent pas à rapprocher les peuples qui tiennent leur originalité pour un enrichissement. Le seul credo de l’offre et de la demande, auquel on restreint trop souvent la mondialisation, peut être brutal et peser lourd sur les agents de la culture, car leur imposer des normes, c’est paralyser l’élan créateur. La culture ne peut s’accommoder de quelque nivellement que ce soit sous peine de s’anémier en s’interdisant l’audace de la création.

Cette audace est pour moi indissociable de l’acte de penser. Je l’entends généralement comme la possibilité qui nous est donnée à chacun de confronter le présent au passé, d’inventer de nouvelles formes, d’agir sur les mentalités, d’aménager notre habitat, d’améliorer notre sort, d’élargir nos points de vue.

Et créer, selon moi, ce n’est pas uniquement se rallier à la communauté en lui tendant un reflet rassurant ou complaisant d’elle-même; c’est aussi interroger notre rapport au monde, c’est aussi ébranler nos certitudes, c’est aussi risquer le tout pour le tout. C’est de ce questionnement perpétuel que naît l’originalité de chacun. Et cette originalité est féconde.

Je crois fermement que, pour approfondir ce que nous sommes, il faut s’en remettre à ces créateurs et à ces chercheurs qui sont investis d’une responsabilité essentielle et, j’oserais dire, citoyenne : celle de manifester et d’accueillir la pensée dans toutes ses dimensions. C’est par la pensée que les individus découvrent de nouvelles façons de célébrer la vie, parfois même de l’adoucir, de l’harmoniser aux intérêts du plus grand nombre.

C’est par la pensée que les sociétés évoluent. Et c’est l’absence de pensée qui conduit à l’ennui, au désespoir et, dans ses dérives les plus criantes, à la violence.  La violence est toujours aveugle et sourde.

L’autre écueil à éviter est la réduction de la pensée, à laquelle ne sont pas étrangers la croissance des moyens de communications et le brassage continu de l’information à la carte et de l’information-spectacle pour appâter les consommateurs de nouvelles sensations.

Nos écrans de télévision, pour divertissants et branchés qu’ils soient, ont été largement vidés de leur capacité de diffuser la pensée. Les lois de la rentabilité  les obligent trop souvent à surfer sur le monde et à nous en proposer une image édulcorée sinon exsangue.

Penser ne consiste pas non plus à imposer une vision unique du monde dans lequel nous vivons. Il s’agirait bien au contraire de multiplier les éclairages sur le monde, d’en faire ressortir les contradictions, de l’interroger sans relâche en vue de solutions possibles.

On sait, vous et moi, à quelles extrémités peut entraîner la pensée unique, comme nous le rappellent brutalement les totalitarismes du siècle dernier. Et comme nous continuons de le voir en action aujourd’hui.

Par-dessus tout, peut-être faut-il refuser de se cantonner dans l’acquis pour s’étonner encore et toujours de l’étendue de ce qu’il nous reste à acquérir. Plaisir sans fin que ce cercle des connaissances que l’on voit s’élargir autour de soi.

Plus que jamais, le monde nous pose des défis. C’est pourquoi nous devons aller au-delà de nos certitudes. C’est par sa complexité que la vie devient si précieuse. Et, comme mon père me le répétait souvent quand j’étais enfant et comme je le répète moi-même à ma fille, c’est par l’effort fourni que nous accédons à la véritable richesse du monde.

Et cette richesse ne s’achète pas plus qu’elle ne se consomme. C’est peut-être là, en fait, que réside la seule liberté que rien ni personne ne pourront nous enlever : celle de comprendre, d’élucider, de créer, de s’émerveiller. Une liberté que nous ne devons jamais prendre pour acquise.

J’aime les universités parce qu’elles sont l’une des enclaves où ce travail de la pensée est encore possible. Mais ce travail de la pensée est un lieu que l’on doit porter en soi au-delà des institutions. L’apprentissage que l’on amorce à l’université nous prépare à prolonger autrement et toujours ce travail de la pensée. Nécessaire travail à la régénération de la culture et au raffermissement du lien entre les humains. Une culture qui ne pense plus est une culture qui stagne. Une culture qui ne pense pas est une culture qui se meurt.

Sans culture, aucun repère, ni dans l’espace ni dans le temps; et, selon l’expression heureuse de Fernand Dumont, sans culture « ma mémoire personnelle s’égarerait ».

Cette liberté de penser, encore de nos jours entravée en de nombreux points chauds du globe, est toujours à conquérir. Même dans nos démocraties les plus évoluées, il faut constamment la reconquérir par notre propre quête de sens, la réanimer par nos propres interrogations, la revitaliser par nos propres aspirations.

Rien ne me semble plus nocif, voire pernicieux, actuellement, que cette attitude méprisante qui consiste à croire qu’il vaut mieux retirer la pensée de l’espace public sous prétexte qu’elle n’intéresse plus grand monde.

C’est justement parce qu’elles sont encore des lieux de résistance de la pensée qu’il faut protéger les universités et assurer leur influence au sein de la Cité.

On parle beaucoup ces temps-ci du choc des civilisations. Ne nous attardons plus sur nos différences. Il est urgent de miser plutôt sur les valeurs qui nous rassemblent et qui ont le pouvoir de barrer la route à la barbarie. Qu’est-ce que la barbarie et à quelle source s’alimente-t-elle? Elle se repaît de l’ignorance, des frustrations, de l’injustice, de l’exclusion. Pis encore, elle propose la terreur, l’horreur, la destruction, bref la mort, comme seule issue possible.

Nous ici, ce soir, avons le devoir de répondre à cette bêtise en rappelant l’importance du dialogue et la nécessité de célébrer les valeurs que nous avons en commun et qui font notre force collective. À nous de faire l’inventaire de ces valeurs qui établissent entre nous un pacte de solidarité et une appartenance commune à l’humanité.

Vous tous, réunis ici, qui incarnez l’université, en l’administrant, en y enseignant, en y étudiant, avez cette responsabilité de garder vivant et prolifique l’acte de penser. Je vous salue, diplômés de 2006, et, comme je le fais partout au pays où je croise des jeunes, je vous confirme que ma grand-mère avait raison. L’éducation est vraiment la clef de la liberté. Libre à vous maintenant de poursuivre vos rêves, d’approfondir dans le monde ces dernières années de réflexion et de tenir la promesse d’un avenir meilleur.

Je vous invite à entreprendre avec passion cette aventure qui vous attend, et que j’ai l’honneur d’amorcer avec vous ce soir. Sachez enfin qu’une pensée qui ne s’engage pas pleinement dans les réalités du monde est une occasion ratée de contribuer à humaniser l’humanité.

Que tous mes vœux de succès et de bonheur vous accompagnent.