ARCHIVÉE: Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean
Discours à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique de l’Université McGill
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Montréal, le vendredi 10 novembre 2006
Je me réjouis d’être parmi vous aujourd’hui, pour prendre en charge et perpétuer la tradition selon laquelle le gouverneur général du Canada est le « visiteur » de votre institution.
L’université McGill est l’un de nos plus prestigieux et de nos plus anciens lieux du savoir. Son rayonnement a largement dépassé nos frontières au fil des ans.
Institution anglophone au cœur de l’une des plus grandes villes francophones au monde, votre responsabilité ne consiste pas seulement à former des esprits, mais elle consiste aussi à travailler au rapprochement des cultures.
Et j’ose croire que cette responsabilité s’étend à vous aussi, diplômés de 2006 : car vous aurez à propager, au pays et dans le monde, non seulement cette réputation d’excellence mais cet esprit d’ouverture également.
Aujourd’hui, vous me faites l’honneur de me conférer le grade de Docteur honoris causa ès lettres.
En m’accueillant ainsi, de la plus généreuse façon, vous m’invitez à partager avec vous quelques préoccupations.
Je m’inquiète en effet d’un monde où, trop souvent, le travail de la pensée est méprisé et où les horizons de sens s’amenuisent. Nous vivons à une époque où les espaces de parole et de réflexion sont sacrifiés sur l’autel de la vitesse, de la précipitation, du divertissement et de l’à peu près.
Comment ne pas s’en inquiéter quand on sait à quel point la maîtrise de connaissances et le partage des idées sont notre plus grand gage d’espoir.
J’ai grandi sur cette prémisse.
L’art, le questionnement philosophique, les réalisations intellectuelles, curiosité, passion et persévérance, ont toujours été des valeurs cardinales dans ma famille.
Mon père et ma mère, issus tous les deux de milieux très modestes, avaient cette soif et cette témérité du savoir. Dans un pays comme Haïti, où la très grande majorité est analphabète, être lettré et instruit est vécu comme la plus importante des réussites. Mes parents étaient donc pétris de cette conviction qu’on ne peut s’affranchir et être libre que par l’éducation. Cette conviction les a guidés dans toutes les actions qu’ils ont menées.
Je leur suis reconnaissante de m’avoir inculqué très tôt le plaisir d’apprendre et l’enthousiasme face aux choses de l’esprit, comme on les appelait autrefois, et de m’avoir appris que rien n’est plus précieux que cette « vibration mentale », pour reprendre la belle expression de François Ricard.
Je dirais que le plaisir et le sens de l’effort ne m’ont jamais quittée. La certitude d’avoir toujours et encore tellement à apprendre. Je cultive cette âme estudiantine, que certaines et certains d’entre nous ne perdons jamais.
Et j’ai la plus grande estime pour celles et ceux qui permettent à la pensée de se déployer, de s’exprimer, d’explorer.
Voilà qui explique mon inquiétude.
Je crois qu’il faille en effet s’interroger, collectivement, sur la place de plus en plus envahissante qu’occupent les faiseurs de modes, les marchands et les colporteurs d’opinions.
Je crois qu’il est de mauvais augure de constater à quel point sont évacués de l’espace public des femmes et des hommes qui ont fait œuvre de patience, de sagesse, des années durant, dans le silence des bibliothèques, des laboratoires, des ateliers, ou qui ont fait preuve de courage dans le fracas des débats et de la confrontation des idées, dans l’inconfort des dures réalités de la vie et dans le dévoilement de faits qui ne peuvent qu’ébranler nos certitudes.
Toutes ces femmes et tous ces hommes dont le travail ou l’engagement influe pourtant sur la qualité de nos vies, est-il acceptable que nous les entendions si peu?
De là l’importance de faire des universités non seulement des espaces d’apprentissage mais aussi des lieux ouverts sur la Cité et au cœur de la Cité.
Les universités doivent demeurer, et peut-être plus singulièrement de nos jours, des lieux de résistance de la pensée.
Résistance contre l’embrigadement des cerveaux.
Résistance contre le « prêt-à-penser » des idéologies de l’enfermement, contre les illusions existentielles d’un monde immobile replié sur lui-même.
Résistance contre la réduction de la réflexion aux seuls critères de rentabilité.
Résistance en faveur d’une pluralité de points de vue.
Résistance en faveur de la recherche de longue haleine.
Résistance en faveur des signes de civilisation et en faveur du dialogue.
L’histoire est là pour nous rappeler que les sociétés qui ont favorisé la réflexion et l’expression sont celles qui ont le plus enrichi le patrimoine de l’humanité.
Mais, je reviens au courage. Car il y a parfois un risque de la pensée lorsque celle-ci s’aventure hors des idées reçues. Il y en aura toujours pour croire que toute vérité n’est pas bonne à dire.
Oser dénoncer à ses concitoyens la fausseté et l’aveuglement dérange.
Celui qui dit la vérité après l’avoir vue risque sa vie.
Et la journaliste que j’ai été ne peut passer sous silence le nom et le courage d’Anna Politkovskaïa qui s’évertuait à « empêcher » le mensonge et dont la perte est profondément ressentie.
Mais prendre la parole, ce risque nécessaire, ne devrait jamais conduire à la mort. Car c’est par le risque de la parole que les situations changent, que la pensée se renouvelle, que l’inconnu se découvre.
Il n’est, à mon sens et j’insiste, pire danger pour notre avenir que cette attitude arrogante, et de plus en plus manifeste, qui consiste à retirer la pensée de l’espace public sous prétexte qu’elle n’intéresse personne ou qu’elle n’est pas souhaitable.
Croire cela, c’est anéantir d’un coup des milliers d’années de civilisation et de dignité humaine.
Et par pensée, j’entends ici ce recul nécessaire que l’on prend pour comprendre le monde dans sa fragilité et sa diversité. Ce recul, faut-il le préciser, suppose que l’on suspende le temps, de sorte que nous puissions tirer des leçons de ce que nous vivons. De sorte que nous puissions transformer ce que nous voyons et nos expériences en connaissance. Prendre le temps et se donner les moyens nécessaires pour mieux saisir ce qui nous entoure, de l’infiniment obscur à l’extraordinairement lumineux.
Et rien n’est plus lumineux que d’accéder à l’universel, partant d’une aventure singulière.
Bref, ce n’est que par l’exercice de la pensée qu’il nous est permis d’inventer, de nous dépasser et de créer.
Et, bien entendu, penser c’est agir. Et penser ne va pas sans responsabilité. Il nous faut à chaque instant soupeser les intérêts des uns et les besoins des autres. Il nous faut trouver le juste équilibre entre l’ouverture au monde et les impératifs culturels de chacun.
Il nous faut mesurer la vérité et l’actualité des faits à l’aune de l’histoire. À l’aune d’une histoire qui ne manipule pas les faits car, comme l’a écrit très justement Hannah Arendt, les idées sont inspirées par différents intérêts et différentes passions. Bien que chaque génération ait le droit d’écrire sa propre histoire, il ne lui appartient pas de remanier ou de manipuler les faits en harmonie avec sa perspective propre.
La pensée se doit donc d’être soucieuse de la vérité et doit prendre en compte la réalité.
Il faut y voir aussi une occasion de nous projeter dans le monde et non pas un espace de complaisance où l’individu, pour reprendre ici la mise en garde de Tocqueville, se « renferme tout entier dans la solitude de son propre cœur ».
Cela peut sembler ambitieux, voire audacieux; j’y vois, pour ma part, la possibilité que nous avons toutes et tous de confronter le présent au passé, d’agir sur les mentalités, d’élargir nos points de vue, d’améliorer notre sort, de laisser des traces qui guident les générations à venir.
C’est par la pensée que naissent de nouvelles façons de célébrer la vie.
C’est par la pensée que l’on trouve de nouvelles façons d’adoucir la vie et de l’harmoniser avec le bien public.
C’est à force de réflexions, aussi, que nous sommes en mesure de « redéfinir des valeurs qui se rapportent aux questions importantes », selon la formule féconde de Charles Taylor.
Tout ceci me paraît particulièrement important dans un pays comme le nôtre, qui se définit surtout par l’ensemble des valeurs que nous estimons fondamentales et sur lesquelles repose solidement le pacte de solidarité qui nous unit les uns aux autres.
Cette citoyenneté, que nous avons en partage et qui est une source de fierté, est avant tout l’expression de ces valeurs fondatrices que sont l’égalité des chances, l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté d’expression et le respect des droits des minorités au sein de la majorité.
Et la parole citoyenne, que je tiens à inscrire au cœur de mon mandat à titre de gouverneur général du Canada, en est l’expression la plus percutante et, selon moi, la plus précieuse.
Le silence tue quand il est synonyme d’indifférence. De même que l’ennui, le désespoir et la violence nous guettent quand la pensée s’absente de nos sociétés.
Il nous faut cultiver cette faculté bien humaine de s’interroger sans relâche, vers de nouvelles pistes de solutions aux problèmes du monde.
N’est-ce pas l’unique façon de ne pas tourner en rond dans l’acquis?
La pensée n’est pas une marchandise, elle ne s’achète pas plus qu’elle ne se consomme; elle s’acquiert et se propage.
Et si j’aime les universités c’est bien parce qu’elles sont l’une des enclaves où ce travail de la réflexion est encore possible. C’est pour moi une fonction vitale aussi nécessaire que l’eau dans nos rivières, l’air dans nos poumons, le feu dans nos cœurs et la terre sous nos pieds.
Autrement nous allons à notre perte.
Réjouissons-nous, diplômés de 2006, de vivre dans un pays où l’espace universitaire donne vie à la liberté de penser. Encore, de nos jours, nous savons à quel point, cette liberté est entravée en plusieurs points tourmentés du globe, quand elle n’est passible de mort.
Mais réalisons que même dans nos démocraties les plus évoluées, il ne faut jamais cesser de veiller au grain. C’est-à-dire qu’il faut incessamment réanimer cette liberté de penser et de parole de notre propre quête de sens, de nos propres questionnements, de nos propres aspirations.
Et c’est justement parce qu’elles sont des lieux de foisonnement de la pensée qu’il faut protéger les universités et assurer leur influence, leur résonance, leur plein rayonnement au sein de la Cité.
Diplômés de 2006, je vous salue et vous offre mes vœux de bonheur alors que commence cette aventure qui vous attend dans les années à venir. Le temps est venu de vivre vos rêves dans le monde et d’offrir le meilleur de vous-même.
C’est d’ailleurs ainsi que vous contribuerez le mieux à notre enrichissement collectif. Celui, vous l’aurez compris, qui ne se chiffre pas, mais qui, de façon inestimable, donne tout son prix à notre humanité.
Je vous remercie de tout cœur.