ARCHIVÉE: Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean
Discours à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique de l’Université pour étrangers de Pérouse
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Pérouse, Italie, le vendredi 21 juillet 2006
SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS
Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en me conférant le grade de Docteur honoris causa. J’en suis d’autant plus touchée que vous me donnez ainsi l’occasion de revenir sur mes pas, et de réfléchir avec vous sur les raisons qui m’ont conduite à m’intéresser à la langue, à la littérature et à la culture italiennes.
Le temps nous donne de la perspective et, devant vous, je me sens un peu comme le baron perché de Calvino qui contemple le monde du haut d’un arbre. Le temps est cet arbre où je me perche aujourd’hui pour jeter un regard plus vaste sur mon passé.
C’est au temps des voyages de jeunesse que je dois d’avoir découvert l’Italie. Ce temps en quelque sorte suspendu entre le lycée et l’université au cours duquel j’avais entrepris, comme tant d’autres jeunes à l’esprit aventurier, de prendre la route du monde et d’élargir mes horizons.
J’avais soif de découvertes et l’envie irrépressible de m’ouvrir à d’autres réalités. J’avais envie d’une immersion totale dans ce que j’appelais déjà l’école de la vie. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans? Eh bien, le plus sérieusement du monde, la jeune fille de dix-sept que j’étais rêvait, sans trop savoir pourquoi, de se rendre en Afghanistan, au plus loin d’elle-même et de sa géographie personnelle.
C’est sur cette lancée de l’imaginaire et du voyage que j’arrivai d’abord en Italie dans les années 1970. Des années de grande effervescence où, sous le contrecoup de mai 68, on réclamait à grands cris : l’imagination au pouvoir! Je me souviens des rues animées par les revendications des ouvriers, des féministes, des étudiants qui s’en donnaient à cœur joie pour ébranler les certitudes et réinventer le pacte social. La parole était débordante et les remises en question, parfois virulentes, montaient de tous les lieux publics comme autant d’appels à la liberté.
J’étais sous le choc. Littéralement sous l’onde de choc de ces identités, celles du Sud et du Nord, celles de régions fières de leur histoire, celles de femmes et d’hommes qui osaient rêver à voix haute de nouvelles manières de vivre ensemble et de l’urgence de réinventer le monde. C’est ici qu’un autre voyage que celui que j’avais imaginé commença. Un voyage dont je ne reviendrais pas et qui me conduirait vers des sentiers que je continue d’explorer.
Pour la jeune femme en fleurs que j’étais alors, rebelle à ses heures, qui avait fui avec ses parents un univers tourmenté et réduit aux chuchotements par la dictature et l’oppression; pour cet enfant de l’exil qui avait trouvé refuge et sécurité au Canada, pays de tous les possibles, l’expérience italienne de ces années-là ressemblait à une résurgence de la parole.
Loin de toutes mes références, mais proche tout de même de l’exubérance caraïbe, l’Italie me donne le goût de me dire et d’explorer à ma façon tout ce qui me tient le plus à cœur. Comme si ce détour par l’autre me permettait de mieux cerner ma propre identité. L’Italie me révèle à moi-même.
Je trouve en Italie un terrain fertile pour approfondir ma réflexion sur les choses du monde. Et la culture, pour laquelle j’avais déjà un goût prononcé, devient pour moi un espace d’interrogation et de rencontre. Je suis heureuse de l’affirmer devant vous et avec les mots de Dante : l’Italie fut pour moi une vita nuova.
C’est avec la certitude de prolonger cette expérience que je rentrai à Montréal au bout d’une année exaltante. Je me souviens d’avoir annoncé à ma mère dès mon retour que j’allais m’inscrire à l’université et pousser plus loin mon exploration de la langue et de la culture italiennes. À la faculté d’études italiennes de l’université de Montréal, je m’adonnai à cet apprentissage avec ardeur tant je voulais faire mienne cette langue et cette façon de dire qui m’enchantaient. L’esprit de la langue italienne passa en moi et je m’y sentais bien.
Je découvre la profonde méditation de Dante, les images éblouissantes de Pétrarque, l’audacieuse vitalité de Boccace. La voie est pavée pour le plus beau des voyages où, chemin faisant, je fais escale dans des mondes de sens et de sensibilités. Ces escales ont pour nom Foscolo, Moravia, Levi, Sciascia, Morante, Pasolini, Gramsci, Pavese, Pirandello, Eco, Rosi, Visconti, Fellini, Taviani, Antonioni, Strehler, Cavani et… Toto. L’aventure est d’autant plus stimulante qu’elle est encouragée et accueillie dans ces lieux du savoir que sont les universités.
Grâce aux bourses d’études attribuées dans le cadre des relations bilatérales italo-canadiennes, j’irai poursuivre ma propre quête dans des universités italiennes.
C’est ainsi qu’il y a un peu plus de vingt ans, je franchissais le cœur battant la porte San Pietro et faisais mon entrée à l’université pour étrangers de Pérouse.
Et j’en profitais pour étendre mon étude de la langue et de la culture italiennes à des notions d’étruscologie, subjuguée que j’étais par la richesse historique partout présente sous mes yeux. Ici, à Pérouse, le passé s’offre au regard, au toucher, à chacun de nos sens. Chaque fragment restitue les murmures d’une civilisation.
Pour moi venue du Nouveau Monde qui a fait table rase de toute histoire antérieure à la conquête européenne des Amériques, l’aventure était cruciale. Je suis, comme tous les Noirs des Amériques, le produit d’un effacement de l’Histoire, mes ancêtres les esclaves ayant été dépossédés d’eux-mêmes, de leur mémoire, de leurs langues, voire de leurs noms.
D’où mon besoin de comprendre comment interroger ces signes que le temps a laissés derrière lui pour notre enrichissement collectif. Non seulement pour celui de l’Italie, mais pour celui de l’humanité entière.
J’étais sur la piste d’un trésor, car la culture est un trésor. Un trésor qui traverse les âges et qui finit par être sans âge.
La culture est le perpétuel devenir du monde. Lorsque la mémoire fait défaut, il reste toujours des indices. Des marques, des pierres, des cartes, des textes dont le sens peut nous échapper. La culture nous parle, si nous savons l’écouter, de l’ici et de l’ailleurs, de proximités et de rencontres.
Dans notre désir de lui trouver un début et une finalité, d’en saisir le déroulement pour anticiper la suite, l’Histoire où toute culture s’inscrit est la respiration du temps et le témoignage le plus saisissant du passage des femmes et des hommes sur un territoire. Interroger l’Histoire, c’est reconnaître ses moments de ruptures rebelles face aux continuités dociles. C’est en mesurer la portée et les errances, quitte à aborder l’Amérique alors qu’on se croyait en Inde.
Voilà dans quelle disposition j’arrive à Pérouse dans l’enthousiasme de mes vingt ans. J’y continuerai à apprendre à réfléchir, à évoquer, à rédiger, à gesticuler, à nuancer, à plaisanter, bref à discourir… en italien. Ces années de ma vie me sont précieuses. Et la femme qui se tient debout devant vous les porte en elle. Je vous suis infiniment reconnaissante de m’avoir ouvert les yeux et le cœur aux nombreux legs de l’Italie à la culture universelle et à l’aventure humaine.
Voilà enfin ma réponse à tous ces professeurs qui s’étonnaient alors qu’une jeune Canadienne, d’origine haïtienne, s’intéresse avec autant de ferveur aux arts étrusques et à la littérature italienne.
Plus que tout, j’ai appris des cultures italiennes, et j’emploie ici le pluriel à dessein, de la Sardaigne au Frioul, que l’histoire se nourrit d’enracinements et de rencontres, de voyages et d’exils. C’est en cela qu’elle ne connaît pas de frontières.
Je risque ici une image avec humilité : chaque civilisation est une étoile qui forme au fil du temps de vastes constellations qui nous guident sur terre. Ce constat accompagne toujours la gouverneure générale que je suis devenue dans un pays qui contient le monde et qui m’a donné la chance inouïe de voir au-delà des divisions et d’embrasser avec conviction les valeurs que chacun de nous avons érigées sur notre planète pour le bien de l’ensemble et que nous avons maintenant en partage. Je ne l’oublie jamais.
Pas plus que je n’oublie, permettez-moi de vous le dire en aparté, que Garibaldi, ce fils de marin d’origine génoise, a reconnu cette alliance stratégique et libératrice entre les soldats polonais réquisitionnés par Napoléon et les esclaves d’Haïti. Ce qui en résulta fut rien de moins que la proclamation de la première république noire au monde et le premier geste d’affranchissement de l’esclavage dans les Amériques. Garibaldi cita cet épisode de l’histoire comme exemple de solidarité et de revendication des droits humains.
Je vous laisse deviner l’effet qu’a eu cette affirmation de Garibaldi sur l’imaginaire d’une jeune fille dont les racines avec son pays d’origine avaient été brutalement coupées par la tyrannie d’une dictature sans merci.
Je crois fermement que l’histoire est une source inépuisable de renouvellement. Vous le savez autant que moi puisque vous m’en avez donné la certitude. Notre mémoire de l’histoire est essentielle, je dirais même vitale, parce qu’elle influe sur notre façon de penser, de créer, de rêver, d’agir et de réinventer la vie.
Elle nous permet de jeter sur le monde un regard qui embrasse des millénaires d’expériences. Et c’est dans des institutions comme la vôtre qu’elle reste vivante et se propage pour devenir une force collective et une espèce de boussole qui nous oriente vers un meilleur avenir.
J’aime cette université parce que ce travail de la pensée devant l’Histoire et ce dialogue des cultures que favorise l’acquisition d’une nouvelle langue, d’une nouvelle grammaire, y sont encore possibles.
L’apprentissage que l’on y amorce nous prépare à prolonger autrement et toujours ce questionnement du monde et de la vie. C’est dans cette faculté de questionner que réside peut-être la seule liberté que rien ni personne ne pourront jamais nous enlever : celle de comprendre, d’élucider, de créer, de s’émerveiller, de communiquer. Une liberté que nous ne devons jamais tenir pour acquise.
En ces temps troubles où la barbarie nous guette, où la peur de l’autre nous aveugle parfois, il est urgent de le rappeler. Notre liberté et notre pérennité résident dans notre capacité à penser. Un être qui ne pense plus est un être qui s’oublie. Un être qui s’oublie est voué à la perte. Et un être voué à la perte s’exclut de la vie. L’absence de pensée conduit à l’ennui, au désespoir et, dans ses dérives les plus criantes, à la violence. C’est justement parce qu’elles sont des lieux de résistance de la pensée qu’il faut protéger des institutions comme la vôtre et assurer leur influence au sein de la Cité.
L’histoire qui s’écrit toujours au présent exige que nous redéfinissions ensemble les liens qui nous unissent, mis à l’épreuve de nos jours. Le seul credo de l’offre et de la demande, auquel on réduit trop souvent la mondialisation, ne suffira jamais à fonder ces liens.
C’est davantage, et plus profondément, le pouvoir singulier que nous avons toutes et tous de penser le monde, d’en adoucir les assauts, d’en protéger les fragilités, d’en interroger les impasses, d’en apaiser les douleurs et d’en multiplier les joies qui est notre meilleure, sinon notre suprême tentative d’humaniser l’humanité.
Osons imaginer par la pensée un monde où nous cesserions d’élever nos différences comme des frontières entre nous et où nous miserions sur les valeurs qui nous rassemblent en ce début de troisième millénaire. Quelle serait la fortune d’une telle pensée? Audacieuse pour les uns, naïve pour les autres, cette pensée m’apparaît néanmoins nécessaire pour contrer la bêtise qui se repaît d’ignorance et qui propose la destruction comme seule issue possible.
C’est à cette pensée que je nous convie aujourd’hui. Riche de ces enseignements de l’histoire dont j’ai été parmi vous la destinataire privilégiée, de cette langue dont vous m’avez communiqué la passion, et devant ma fille que je regarde grandir de jour en jour, j’ose croire en cette pensée. Car en elle se loge mon espoir que s’établissent entre les cultures de ce monde un pacte de solidarité et un sentiment d’appartenance commune à l’humanité. C’est, pour ma fille et pour nous tous, mon vœu le plus cher.
Et, comme le dit si bien ce proverbe italien que j’ai entendu autrefois, et qui résume à lui seul mon amour de l’Italie auquel le destin m’a lié à jamais : « Soleil, feu et pensées n’ont point de fin ».
Que tous mes vœux de bonheur vous accompagnent.